Emeutes urbaines, panique dans la Cité...
François Laforestrie est directeur de la communication de Générations 88.2, la radio qui a obtenu la vidéo permettant de revenir sur les informations du rapport préliminaire de l'IGPN selon lesquelles le véhicule de police aurait été saccagé après coup. Il revient sur l'histoire de ces images. Interview téléphonique :
Flu : Comment avez-vous obtenu cette vidéo ?
François Laforestrie : Lundi matin nous avons consacré la matinale à une libre antenne où beaucoup de jeunes sont venus s'exprimer. Le frère de Moushin (l'une des deux victimes) a écouté et nous avons pris contact. Il y a une hostilité envers les journalistes, certains ont même été agressés, mais nous avons réussi à instaurer un climat de confiance avec la famille. Yassine Belattar (animateur de la matinale NDLR) a passé douze heures avec elle. Nous avons aussi parlé avec les gens du quartier et réussi à récupérer la vidéo que seul Luc Bronner du Monde a vu dès dimanche soir.
Pourquoi ne pas l'avoir diffusée ?
Parce que la famille ne le souhaitait pas et qu'on respecte leur deuil. Ce sont des gens humbles et paisibles extrêmement traumatisés. On essaie de les préserver un peu du jeu médiatique.
La vidéo montre des corps écrabouillés et on ne voulait pas la voir circuler n'importe comment sur le net. On voulait aussi éviter que le vidéaste la vende à n'importe qui parce qu'évidemment il y a eu des propositions financières. Mais on ne fait pas de rétention non plus : Tous les journalistes qui ont voulu voir la vidéo dans le cadre d'une enquête ont pu le faire.
Depuis le dimanche on entendait partout que le climat était électrique alors que la vidéo montre que la scène de l'accident était très rapidement protégée par des gens.
Comment expliques tu la radicalisation des émeutes et l'usage d'armes à feu ?
Je réfléchis à cela en ce moment. Soit on est dans un quartier où il y a une concentration excessive d'armes soit le phénomène est plus large.
Je suis incapable de te dire pourquoi ça a tiré si vite. Là on est quasiment dans la guerilla urbaine dans un contexte de dégradation économique très forte.
Les choses vont beaucoup plus vite qu'on le croit et j'ai l'impression que le respect, la peur de la prison ne sont plus des barrières psychologiques pour certains jeunes.
La police a tiré des conclusions rapides parce que dans ces cas là, pris de panique, on veut étouffer le problème rapidement, ce qui crée la défiance et aujourd'hui l'affrontement.
Doit-on s'attendre à de nouvelles informations concernant le déroulé du drame ?
C'est possible. Plusieurs personnes viennent nous voir pour témoigner de ce qu'elles ont vu. On fait le tri sur toutes les infos qu'on reçoit mais beaucoup de gens ont peur de ne pas être crus et ont peur de la police. Nous leur disons qu'ils sont citoyens et qu'ils ont le droit à l'écoute. Un témoin direct de l'accident qui est sans-papiers craint par exemple de dire ce qu'il a vu.
Alors que les tensions semblaient s'apaiser à Villiers-Le-Bel et les cités alentour hier soir, les dernières informations parues hier dans Le Monde pourraient raviver la polémique autour du rapport de police expliquant le déroulé de l'accident.
Ainsi les informations contenues dans le rapport et selon lesquelles le véhicule de police aurait été saccagé après l'accident seraient fausses.
Une vidéo amateur visionnée par des journalistes du Monde et de Générations FM prouverait que la scène de l'accident a été protégée par des habitants quelques minutes après le choc.
Quinze minutes maximum se seraient écoulées entre l'accident et les premières images tournées par un habitant.
Pourquoi Le Monde ne diffuse-t-il pas les images qu'il juge pourtant de qualité et manifestement très éclairantes sur les circonstances du drame ?
La version de l'accident avancée par le rapport de l'Inspection générale de la Police Nationale (IGPN) selon laquelle une moto roulant à vive allure aurait percuté un véhicule de police au ralenti est plus que jamais contestée. Pourtant un sapeur pompier intervenu dimanche sur les lieux affirme que les photos parues dans la presse au lendemain du drame montrent une voiture de police plus endommagée que celle qu'il avait vu la veille.
Edit de 15H 29 : L'IGPN a modifié quelques unes des conclusions de son rapport préliminaire concernant notamment la vandalisation a posteriori du véhicule de police. "La police estime désormais qu'il ne s'agit que d'une hypothèse et que ce témoignage "précis et concordant" n'est qu'un témoignage "par essence fragile" peut-on lire dans le Monde.
Coïncidence de l'actualité, alors que se déroule aujourd'hui le premier épisode de ce qui sera peut-être le feuilleton social de l'automne, France 2 diffuse en deuxième partie de soirée un documentaire consacré aux deux derniers grands mouvements sociaux d'ampleur : les émeutes de banlieues en 2005 et la crise du contrat première embauche (CPE) l'année suivante.
Quand la France s'embrase de David Dufresne et Christophe Bouquet s'intéresse à la gestion politique de la violence, puisque la sécurité ne se résume évidemment pas à des opérations techniques de maintien de l'ordre. Parce qu'en France tout conflit social commence et finit dans la rue, que la confrontation directe est la manifestation exemplaire de la lutte sociale.
Dufresne et Bouquet ont donc interrogé des acteurs de la sécurité publique, dans les préfectures, aux renseignements généraux, avec en guest-star l'imperturbable Claude Guéant, dircab de Sarkozy au ministère de l'Intérieur et actuel Secrétaire général de l'Elysée.
La parole institutionnelle est équilibrée par les interviews d'acteurs syndicaux ou d'émeutiers.
Le dispositif se double de l'utilisation massive d'images amateurs prises du côté des représentants de l'ordre mais aussi des contestataires.
La multiplicité des points de vue permet de pointer les contradictions et mensonges utilisés à l'occasion par les différents acteurs du conflit et surtout de montrer leur propre perception des événements.
Le jeu politique notamment entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy au moment des émeutes est également assez amusant.
Mais l'intérêt du film n'est pas là.
La comparaison entre les émeutes de banlieues et la gestion de la crise du CPE y est saisissante.
D'un côté des jeunes au discours politique flou, animés d'une colère inarticulée qui ne trouve plus que la violence physique pour s'exprimer. Au ban de la société, ils ignorent égalment les ressorts de la mécanique contestataire que celle-ci autorise.
De l'autre des étudiants qui en maitrisent en revanche parfaitement les rouages : défilés République/Nation, contestation bruyante mais pacifique, relations medias et appuis de personnalités politiques, syndicales ou artistiques.
Dufresne et Bouquet ne développent pas de thèse sur ce point mais leur film montre que les émeutiers de 2005 sont autrement plus angoissants pour les autorités que n'importe quel mouvement social, précisément parce que les contours de leur mobilisation est floue, qu'elle ne se circonscrit pas en slogans, bref, qu'elle ne sacrifie pas au rituel bien huilé de la contestation ordinaire.
Elle est en cela, authentiquement révolutionnaire - ce n'est pas un jugement de valeur, leur action "retourne" littéralement le système.
Au milieu du film, un des responsables de la sécurité publique en Ile de France, interrogé auparavant sur les émeutes, est invité à parler de la crise du CPE.
Son visage prend un air plus serein; après qu'on a entendu quelques discours musclés, il a une parole apaisante et indique à propos des étudiants contestataires qu'il s'agit cette fois de "la jeunesse française". De quoi diable parlait-on jusque là ? De la France qui s'embrase.
Jusqu'à la fin du documentaire et quelle que soit la portée politique réelle des manifestations étudiantes, on parlera désormais plutôt de la France qui s'embrasse.
Quand la France s'embrase, de David Dufresne et Christophe Bouquet. Jeudi 18 octobre à 23 h sur France 2. David Dufresne collabore occasionnellement à Fluctuat.net sous le pseudo Davduf.