EPISODE I : Je m'appelle Guillaume Burroze
Posté par le 15.03.07 à 16:05 | 1
PARIS, 5 mai 2007 - 18H30
Voilà ce dont je me souviens : des lumières vives qui invitent à plisser les yeux et à déconnecter le cerveau afin de recevoir les messages publicitaires dans toute leur inconsciente efficacité, une forte variation de l'intensité sonore et puis le slogan imparable qui conclut la dernier écran de « réclames » de l'ère Chirac. Le mot tombera d'ailleurs après l'émission. On ne l'utilisera plus. Plus jamais. A chaque changement de président fantoche, le vocabulaire doit être réinventé pour célébrer les temps nouveaux, la nouvelle modernité. Un demi siècle d'histoire de France s'achève, devant les yeux de millions de téléspectateurs, sur un spot pour une soupe déshydratée de tradition, préparée selon des méthodes corréziennes élaborées par des druides homosexuels, un « nectar de printemps » à consommer en famille, dans une maison à 100 000 euros et un bol en poterie. Même pas un symbole à ce stade. Jingle et retour plateau.
Oui, Benjamin. Dans un instant maintenant, on saura qui de nos deux candidats vous avez choisi, qui de nos deux candidats dirigera le pays pendant les cinq prochaines années. On me dit dans l'oreillette. On me dit dans l'oreillette que vous avez été très nombreux à voter. Très nombreux toute cette longue journée. Vous avez été, me dit-on, près de 42 millions à voter et les résultats sont... sont très serrés... me dit-on... cela se joue, Nikos,... C'est ça, Benjamin. C'est vous qui allez ouvrir l'enveloppe, c'est un instant historique. Très important pour vous qui nous regardez. Je m'appelle Guillaume Burroze. Ceci est à peu de choses près tout ce dont je me souviens du dernier rêve que j'ai eu avant le premier meurtre de personnalité. Je ne peux pas vous le raconter jusqu'au bout pour la simple raison que j'ai été réveillé au moment fatidique. Il y a une forte probabilité pour que ce rêve ait d'une façon ou d'une autre été un rêve prémonitoire. J'ai des visions de cet ordre depuis mon plus jeune âge, que je stimule à volonté en ingérant des capsules de fenouil, mais qui, comme tous les songes, ne sont pas aisément interprétables. Ce rêve ne m'aurait servi à rien, se fut-il déroulé jusqu'à son terme. Il ne m'aurait rien appris que je ne sache désormais. Je sais ce qui va se passer dans quelques heures, lorsqu'ils annonceront le vainqueur pour de vrai. J'ignore quel candidat recueillera le plus de suffrages, celui que vous pensez avoir élu, gens de bonne foi, pauvres couillons républicains, pauvres compatriotes, mais je sais que, quels que soient les résultats, il n'y aura pas de surprise pour ceux qui ont tout manigancé.
Je m'appelle Guillaume Burroze et j'ai 33 ans depuis quelques mois. Dans quelques heures, le cours de l'Histoire va recouvrir ce rêve par une couche de réalité tout aussi irréelle que la matière du songe qui l'a initiée. Ils n'ont pas trouvé le dictaphone MP3 que j'avais caché dans la semelle de ma chaussure (un vieux truc laissé en héritage par un prof de l'Ecole de Journalisme que j'ai fréquenté il y a une dizaine d'années). C'est ce qui me permet d'enregistrer ce récit. Lorsqu'il sera achevé, je glisserai l'appareil dans une bouteille plastique qu'ils m'ont laissée pour ne pas crever de soif et la jetterai dans la canalisation qui passe juste sous la pièce où je me trouve. Je m'en remets au destin pour le reste. Si j'ai un peu de pot, il se peut que vous entendiez ma voix un de ces jours ou lisiez la transcription de ce qui figure sur l'appareil. Il se peut même que vous lisiez ceci avant même les faits que je vais vous raconter. Ne vous posez pas trop de questions. Ce n'est pas techniquement impossible, compte tenu de la façon dont les choses évoluent. Mais je n'ai pas le temps de vous en dire plus. Il faudra vous débrouiller par vous même. { Deuxième épisode : la suite ci-dessous }
Episode II : Clémentine et moi
Posté par le 16.03.07 à 16:07 | 3
Allons y avec méthode. Tout a commencé aux premiers jours de mars. Il y tout juste deux mois d'ici. Evidemment la campagne battait déjà son plein. On ne parlait que de ça. Vous vous souvenez sans doute de ce qui se passait alors. Cela ne fait pas si longtemps après tout. Nicolas Sarkozy traversait une zone de turbulences et Ségolène Royal avait repris du poil de la bête après son passage chez PPDA. Bayrou sur son nuage, le crétin des Pyrénées, se voyait à cette époque, en haut de l'affiche. Les sondeurs le créditaient de près de 20% des intentions de vote. Les petits candidats s'échinaient à dégotter les signatures d'élus qui leur permettraient d'accéder au premier tour. La presse venait de révéler que certains avaient proposé, en échange des parrainages, une somme d'argent assez conséquente ou, pour d'autres, des services en nature. On rapportait que Villiers offrait aux notables des séjours très particuliers dans la zone rouge du Puy du Fou, des reconstitutions de lupanars médiévaux sous la conduite de chorégraphes-maquerelles slaves, que les candidats d'extrême- gauche proposaient de la came marocaine aux élus divers gauches et que Le Pen, lui-même, formulait des promesses insensées pour obtenir les cinquante paraphes qui lui faisaient encore défaut. Pour ma part, je me contentais de reprendre les dépêches de l'AFP et de couvrir l'actualité pour le compte de mon employeur : un webzine culturel branché détenu par une start-up spécialisée dans le domaine de l'information en santé et consulté uniquement par des ados décérébrés, des pédales et des petites bourgeoises qui tentaient de prolonger leur jeunesse en se cultivant. Autant dire que je ne me cassais pas la nénette. A raison d'un ou deux articles par jour, je ne devais pas consacrer plus de trois ou quatre heures par jour au boulot et mettais en pratique quotidiennement l'anti-adage qui faisait fureur dans les milieux alternatifs: travailler moins pour gagner que dalle. Je touchais 75% du SMIC dans le cadre d'un CNE pour les anti-sociaux, les réformés et les derniers de la classe. Les ¾ de ma promotion émargeaient à trois fois le SMIC, mais je n'en avais rien à secouer. La veille de son assassinat, j'avais enfin réussi à m'infiltrer chez Clémentine Autain pour lui emprunter un pot de moutarde.
Cela faisait quatre mois que j'habitais dans son immeuble du XIème arrondissement. Cela s'était fait par hasard - je ne savais pas qu'elle y habitait lorsque j'avais visité l'appartement - mais j'étais tombé amoureux d'elle au premier coup d'œil. Il ne m'en faut pas beaucoup d'habitude pour craquer sur une fille. C'était allé avec elle à une vitesse inédite, même selon mes standards. Nous avions partagé l'ascenseur un matin et déposé nos poubelles sur le palier à peu près au même moment. Je ne sais pas si je la guettais déjà à cette époque. Et puis j'avais commencé à l'espionner et à écouter depuis chez moi les bruits qui venaient du dessous. Au bout de quelques semaines, j'avais appris à repérer l'organisation de son appartement. Elle me semblait être célibataire, même si je n'en étais pas tout à fait sûr. Elle avait un enfant en bas âge mais pas de compagnon, ou du moins pas à résidence. Je plaquais mon oreille sur le plancher et j'écoutais la jeune femme passer d'une pièce à l'autre. J'allumais la télévision lorsqu'elle l'allumait et me connectais systématiquement aux mêmes chaînes qu'elle. J'aimais l'écouter faire pipi et aussi télécharger immédiatement sur le net les disques qu'elle écoutait et que je parvenais à identifier selon la même technique. Je m'étais réjoui qu'elle ne fut pas candidate à l'élection présidentielle, parce que la campagne l'aurait éloignée régulièrement de notre domicile commun. Cela doit vous paraître inquiétant mais je connais beaucoup d'hommes de mon âge qui fonctionnent comme moi. Je ne me considère pas comme un détraqué, ou pas d'un genre plus pervers ou maniaque que ceux qui chassent sur Internet ou font semblant de tamponner des filles dans la rue pour engager la conversation.
J'étais fou amoureux de Clémentine Autain, ma voisine du dessous, et mettais tout en œuvre, malgré ma timidité, pour me trouver là lorsqu'elle sortait ou rentrait chez elle. Je ne dois pas être le seul, pas vrai ? Je ne vous infligerai pas la description du sentiment que j'éprouvais pour elle quand je l'ai trouvée ce matin-là. Pour la première fois la veille, j'avais osé sonner à sa porte et lui emprunter ce petit pot de moutarde que j'ai conservé depuis. Elle m'avait accueilli avec un sourire, et j'avais cru percevoir dans ses yeux clairs de petites bulles d'intérêt pour ma personne. Clém était vêtue d'une simple nuisette - il était 22 heures - et j'avais entraperçu lorsqu'elle m'avait fait rentrer dans la cuisine et s'était baissée pour prendre le pot dans le réfrigérateur, la pâleur rousse de son épaule quand sa bretelle avait glissé sur le bras. J'avais remercié pour la moutarde et étais rentré chez moi avec l'image de cette peau tendre et laiteuse qui prenait si bien la lumière. Je m'étais endormi après avoir bu quelques verres et n'avais rien entendu par la suite. { Troisième épisode : à suivre lundi... }
Episode III : Avec le Prince noir ou pas de salut
Posté par le 19.03.07 à 17:09 | 5
Quand je me suis retrouvé devant sa porte le lendemain matin avec le verre de moutarde dans la main, je ne m'attendais évidemment pas à trouver ce que j'ai trouvé. La porte était entrebaîllée, avec des traces d'effraction sur les montants extérieurs. Je me suis avancé sans bruit après avoir frappé et demandé s'il y avait quelqu'un. J'ai poussé la porte de la première chambre et vérifié que le fils de Clémentine dormait tranquillement. L'appartement était désert. Meublé comme un de ces appartements témoins pour émissions de décoration. Couleurs taupe et chocolat, cadres ethniques et bobobibelots posés un peu partout, entre les reproductions de Rothko et de Klimt. J'ai écouté le souffle du gamin pendant quelques secondes et ai refermé la porte pour ne pas le réveiller. Dans le salon, j'ai découvert le corps inanimé. L'adjointe au maire de Paris reposait face contre terre, le visage incliné sur le profil droit. Ses jolies dents blanches étaient légèrement pincées sur ses lèvres figées par la mort. La nuisette de la veille était relevée sur ses hanches et laissait voir ses fesses sublimes affaissées par l'abandon de la vie. En l'absence d'irrigation sanguine, sa complexion avait pâli au delà de sa beauté ordinaire et faisait ressortir sa rousseur et la finesse de ses traits. Je fus d'abord saisi à la gorge par son apparence merveilleuse et cela avant même de me rendre compte qu'il lui était arrivé quelque chose. Je me suis accroupi pour tâter son pouls et n'ai pu m'empêcher de lui caresser le bras. Les policiers ont débarqué à ce moment là. Ils m'ont demandé si c'était moi qui avais appelé. J'ai répondu que non. Ils étaient au nombre de quatre ou cinq, dont deux en vêtements civils. La mort de Clémentine Autain a été constatée officiellement à 8H32, et ce avant même que j'ai eu le temps d'inspecter les lieux par moi-même. Une inspectrice a réveillé l'enfant, qu'ils ont habillé et emmené avec eux. Un policier plus âgé m'a posé quelques questions, puis j'ai été invité à faire le tour de l'appartement en compagnie d'une jeune officier de police. La fille qui était aussi brune que Clémentine était blonde m'a immédiatement manifesté de la sympathie et interrogé sur ma relation avec ma voisine. Elle m'a demandé, comme son collègue avant elle, si je connaissais les lieux, si je venais souvent. Je lui ai dit que non mais que je pouvais aisément la guider : les appartements étaient tous bâtis selon le même moule. Nous sommes allés dans la chambre et avons farfouillé dans les papiers de la victime. Le ou les tueurs étaient passés avant nous, tout était sans dessus dessous. Nous n'avons rien trouvé de significatif.
Attendez, j'ai fait à la jeune inspectrice, il y a un coin qui pourrait vous intéresser. Les promoteurs avaient creusé, dans chacun des appartements, une niche secrète, dissimulée dans un mur et qu'ils vantaient dans les brochures immobilières. Cela correspondait à un besoin des acheteurs potentiels, flattés qu'on mette en avant leur intime singularité. Ce n'était ni tout à fait un coffre-fort, ni un secrétaire, mais une simple niche, dissimulée dans l'encadrement d'une fenêtre et qui permettait de ranger des éléments personnels, lettres d'amour, joailleries, photos, souvenirs d'enfants, ces choses qu'on voulait dissimuler à son conjoint ou garder pour soi. Dans cette annexe du cœur de Clémentine Autain, nous avons découvert deux choses essentielles ou qui allaient le devenir : un guide du routard édition 2004 de la Hongrie, dont plusieurs pages avaient été cornées, et un morceau de papier déchiré et griffonné par une écriture manuscrite. Le message était incomplet et n'en subsistaient que ces mots elliptiques : AVEC PRINCE NOIR OU PAS DE SALUT.
Vous avez une idée de ce que ça peut être ?, j'ai demandé à la fille. * Comment vous vous appelez ?
J'ai décliné mon identité, en me rajeunissant de trois ans pour ne pas montrer que ma carrière était un désastre. Le courant avait l'air de passer. Après quelques minutes d'investigation sans intérêt, nous sommes retournés sur la scène du crime. Fabienne a fait le tour du cadavre et a examiné le buste de Clémentine Autain. Un policier avait couvert les fesses de l'altermondialiste avec une couverture, après avoir pris quelques clichés, pour diffusion sur le web. * Qu'est-ce que vous regardez ?, j'ai demandé. On dirait une piqûre d'insecte, j'ai tenté. Devant ce que je pris comme une menace indirecte, je lui rappelais qu'en ma qualité de journaliste politique, je ne pouvais faire autrement que d'informer mes lecteurs. J'argumentai que je pouvais me résoudre à ne rien dire si elle promettait de m'associer de près à l'enquête, ce qui serait rien moins que le prix de ma discrétion et du respect, compte tenu de ma relation privilégiée avec elle, que je devais à la mémoire de Mademoiselle Autain. * Je comprends, elle consentit. Je vous appellerai dès que j'aurai du nouveau. Il n'y avait aucun scoop à tirer de cette affaire. Pas pour mon site minable en tout cas, même si le meurtre de Clémentine Autain allait, à n'en pas douter, faire du bruit. L'idée de faire équipe avec Fabienne Montsé, à ce stade, était un moyen comme un autre de servir mon coup de foudre. Lorsque je rentrai chez moi, encore sous le choc, j'allumai la radio et appris la disparition presque simultanée de Doc Gynéco. Contrairement à ce qui était arrivé à Clémentine Autain, son corps n'avait pas été retrouvé. Le gros rappeur, soutien n°1, de Nicolas Sarkozy s'était simplement volatilisé, ce qui n'était pas simple si l'on considérait sa physionomie. Avait-il été victime, lui aussi, du mystérieux PRINCE NOIR ? { Quatrième épisode : à suivre... } Episode IV: le retour de Doc Gyneco
Posté par Daniel de Almeida le 27.04.07 à 16:25
* 35 ?, lui avait demandé une journaliste. Vous savez à quoi cela fait référence ? Le Doc avait ri et dit que non. « La taille de mon zgègue peut-être ? ».
J'avais choisi, malgré l'explication officielle, de mener ma propre enquête et de filer la piste criminelle pour mon propre compte. Mon objectif était tant d'élucider le mystère que de renouer avec la jolie lieutenant. Malgré les deux ou trois messages que j'avais laissés sur son répondeur, Fabienne Montsé ne m'avait pas rappelé. J'avais pris ce matin-là rendez-vous à la Mairie de Paris pour visiter le bureau de l'adjointe favorite de Bertrand Delanoe. Je ne savais pas trop ce que j'espérais y trouver mais m'étais dit que, comme le fameux Adamsberg de Fred Vargas, je serais peut-être traversé par une vibration surnaturelle, une intuition fantastique qui me lancerait sur la grande autoroute de la vérité, à moins que comme le grand Derrick je puisse, en fin d'épisode, recueillir la confession d'un témoin rongé par la culpabilité, qui me déballerait tout ce qu'il y avait à savoir. Malheureusement, je n'étais ni l'un ni l'autre et n'avais jamais été doué pour les déductions. J'arrivai à l'Hotel de Ville à l'heure pour le rendez-vous quand mon téléphone vibra contre ma cuisse. * Guillaume Burroze ? C'est moi. Fabienne Montsé. Vous vous souvenez ? Je fis mine de réfléchir avant d'acquiescer. Si je me souvenais d'elle... * Je ne vous dérange pas ? Non ? J'avais promis de vous rappeler pour vous tenir au courant de nos avancées. J'ai lu votre déposition au fait. J'espère que mes collègues ne vous ont pas fait de misère. Est-ce que nous pourrions nous voir ? J'ai des choses à vous apprendre, si ça vous intéresse toujours évidemment. Bien sûr. Je lui fixai rendez-vous à proximité de la mairie une heure et demie plus tard. Dans l'intervalle, j'avais le temps de rencontrer les collaborateurs de Clémentine Autain et d'essayer de dénicher une contrepartie aux informations que Montsé me livrerait. Episode V : Chez Bertrand Delanoë
Posté par Daniel de Almeida le 27.04.07 à 17:06
Dans la salle de sports intramunicipale, je reconnus bientôt le maire en personne, en survêtement et marcel de haute couture, les cheveux dégarnis et plaqués sur le front par un serre tête floqué du nom de Ségolène Royal. Delanoé était assis à une machine de musculation et semblait soulever des charges de plusieurs centaines de kilos. La secrétaire m'invita à entrer dans la salle et à saluer l'édile de Paris. Deux colosses imberbes de type italien et torses nus entourèrent Bertrand Delanoé comme il se redressait et s'approchait de moi. * Monsieur Burroze, je suppose, il me tendit la main. Mon assistante m'a parlé de votre visite. Clémentine était, comment dire, ma chouchoute, vous savez sûrement cela. C'est une grande perte pour nous tous et pour moi en particulier. Heureusement qu'il me reste la musculation. Cela me détend et me fait penser à autre chose. J'ai bien peur néanmoins de n'avoir pas grand chose à vous dire. Son regard humide balaya les abdominaux chocolatés des Italiens qui auraient pu être aussi bien des mignons que des attachés de direction ou des training partners. Le maire m'invita à le suivre et nous nous installâmes pour une conversation d'une dizaine de minutes dans l'ancien bureau de Clémentine Autain. Je trouvai Delanoé excessivement cordial et trop peu conforme à l'image que mes confrères avaient de lui et commençai à le soupçonner de me cacher quelque chose. A moins qu'il n'ait été réellement bouleversé par la mort d'Autain et n'ait eu que moi à qui confier sa peine, sa gentillesse ne lui ressemblait pas. * La police vous a-t-elle fait part d'une piste quelconque ?, je lui demandai. Pas vraiment. Vous savez comment sont les choses actuellement. Je vois mal Nicolas Sarkozy me passer un coup de fil pour me tenir au courant. La rumeur veut qu'ils piétinent et n'aient pas grand chose à se mettre sous la dent. Je fis le tour du bureau avec lui, mais ne remarquai rien qui aurait pu me mettre sur une piste. En laissant traîner mon regard sur une table de travail, je tombai sur quelques ouvrages à caractère féministe et sur un dossier marqué d'un tampon PERSONNEL.
* Ce n'est rien, ajouta Delanoé. J'ai regardé ce dossier, vous pensez bien. Clémentine poursuivait ses études à la faculté parallèlement à sa carrière politique. A croire qu'elle avait une sœur jumelle. Sur quoi travaillait-elle ? La condition féminine chez les couples originaires d'Afrique de l'Ouest et vivant dans l'Est Parisien. Excision, violences conjugales, sodomie... Rien de très réjouissant. Je peux jeter un œil ? Delanoé acquiesça et je feuilletai rapidement le dossier composé de quelques notes de cours et fiches de lecture. Je tombai assez vite sur un encart publicitaire de l'humoriste Dieudonné, qu'elle avait découpé dans la presse et dont l'adresse était entourée au fluo. * Vous savez ce que ça fait là ?, je demandai. Non. Je doute qu'elle ait apprécié le comique et encore moins l'homme. Peut-être est-ce qu'elle allait le rencontrer pour son enquête. Je replaçai le papier dans la pochette et me dis que c'était toujours mieux que rien. Je repensai mécaniquement à cette inscription sur la scène de crime. Prince Noir. Dieudonné avait sacrément mal tourné ces dernières années et s'était acoquiné avec le Front National et les Nègres Radicaux, tels que la Tribu K, les Esclaves Libérés et autres groupuscules panafricains et nationalistes qui traînaient dans la capitale. Je ne savais pas jusqu'où ces types étaient prêts à aller si on les chauffait mais Autain n'aurait pas été la bienvenue là-bas, c'était une certitude. Après une ou deux questions supplémentaires, je pris congé poliment, pas vraiment convaincu. Delanoé me raccompagna à la sortie du bureau d'un sybillin « Vous devriez laisser ce travail à la police. Ils connaissent leur affaire et je ne suis pas sûr qu'il y ait grand chose à découvrir. Un malaise. Un cambriolage qui aura mal tourné. Je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir d'autre. C'est tristement banal. » que je pris pour une mise en garde. Episode VI : Dieudonné, Le Pen et les abeilles tueuses
Posté par Daniel de Almeida le 27.04.07 à 17:28
Episode VII : Zeus et Apollon à Saint-Cloud
Posté par Daniel de Almeida le 04.05.07 à 12:34
Je n'eus pas le loisir de rendre visite à Dieudonné le lendemain matin. Fabienne m'apprit au réveil que le Théâtre de la Main d'or avait été incendié dans la nuit et que l'ancien compère d'Elie Semoun avait péri dans les flammes. Le comique déchu avait reçu en coulisses, après son spectacle best-of, plusieurs notables du Front National pour un apéritif meeting. La réunion, sur ce que m'en confia Fabienne Montsé, avait réuni les leaders de la tribu K ainsi que d'autres membres d'associations africanistes. Dieudonné, qui avait pas mal picolé, avait décidé de rester au théâtre pour dormir, après avoir incité ses amis, avaient déclaré les huiles du FN, à apporter leurs suffrages au leader frontiste. Alain Soral l'avait accompagné jusqu'à une couche aménagée dans sa loge. Il l'avait laissé là vers trois heures du matin. L'incendie avait démarré vers cinq heures, visiblement causé par un court-circuit. Mais les enquêteurs n'en étaient pas certains.
Nous débarquâmes au domicile de Jean-Marie Le Pen vers quatorze heures. Deux gardiens nous laissèrent pénétrer dans le parc de la grande propriété, où nous fûmes accueillis, au bout d'un espace arboré de quelques centaines de mètres carrés, par le maître de maison en personne. Le candidat du Front National était habillé d'une façon décontractée pour un homme de cet âge et de ce bord, petit polo rose Sergio Tacchini sur pantalon kaki de chasseur et bottines de cuir. Deux graciles dobermans couraient autour de lui en décrivant de larges cercles kabbalistiques. Le Pen nous invita d'un signe directif de la main à nous garer au pied des hortensias et ouvrit lui-même la portière de ma Clio.
Le Pen avait une carabine drilling ouverte sur l'épaule, soit une vraie arme de chasse avec laquelle il venait, nous dit-il, de terminer son exercice.
J'acquiesçai.
Il tendit la main au lieutenant Montsé et nous invita à le suivre à l'arrière de l'hôtel particulier. Là, sur la terrasse, sa femme était étendue au bord de la piscine, à demi nue, le cuir tanné et comme plastifié par des chirurgies répétées. Nous apercevant, elle se leva précipitamment, enfila un peignoir et rentra se cacher dans la cuisine. Sur la table de salon, des verres et des verres de cocktails étaient alignés, plantés de parasols multicolores et de morceaux de coco.
Les analystes avaient remarqué combien Le Pen avait changé depuis 2002. On supposait généralement que cette transformation vers plus de gentillesse était l'œuvre de sa fille Marine et plus ou moins un calcul stratégique. Les commentateurs prétendaient que les événements qui avaient suivi le 21 avril l'avaient considérablement affecté. Le Pen avait souffert de la mobilisation contre lui et du désamour du peuple français. Il se racontait dans ses propres rangs que le Menhir avait accusé dans les mois suivants sa première et véritable dépression nerveuse. Il s'en était sorti en reconstruisant de manière radicale sa personnalité et son rapport à l'autre. Celui qui se tenait face à nous aujourd'hui était le nouveau Le Pen, pas un produit publicitaire ou marketing comme j'en avais rencontré un paquet mais un vieil homme apaisé et assagi, à l'écoute et animé par un sincère désir d'être aimé du plus grand nombre. Et tant pis si ce plus grand nombre comptait dans ses rangs des bamboulas et des bougnoules, des juifs, des handicapés et des joueurs de football. Plus que jamais, et même si les sondages ne lui prédisaient pas un sort heureux à l'issue du premier tour, Le Pen aimait la France et les français. Il ne fallait pas être devin pour le lire dans son regard : il nous parlait comme si nous étions ses enfants. Tous autant que nous étions et Fabienne et moi en particulier. D'une certaine façon, Le Pen était devenu pour la première fois de toute sa carrière politique, la France toute entière, réactionnaire et conservatrice, conservatrice et cocardière, fière et lâche à la fois. Elle respirait à travers lui, ses idées, son œil, ses mouvements puissants et fébriles de vieillard. La France le maintenait en vie en échange de son asservissement. J'étais ému encore par cette révélation à contre-courant de mes convictions quand l'interrogatoire commença. Fabienne n'eut pas même le temps de dégainer sa première question que Jean-Marie Le Pen avait déjà commencé à y répondre. Episode VIII : Le vieil homme sur sa montagne
Posté par Daniel de Almeida le 04.05.07 à 17:00
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Marine pointa alors la tête depuis la porte de la cuisine. Elle était habillée en survêtement et portait une serviette éponge autour des épaules. Ses cheveux étaient noués en chignon et recouvrait sa poitrine largement dénudée.
Il se tourna vers sa fille.
L'argument tenait la route. Le Pen n'avait de surcroît aucun intérêt à abattre Autain qui n'habitait pas sur la même planète que lui et encore moins à dézinguer un comique dont il se foutait comme l'an quarante.
Jean-Marie Le Pen s'éloigna en faisant mine de trottiner, alors qu'il ne faisait que claudiquer. Fabienne et moi rentrâmes à Paris par l'autoroute. Le Pen était comme le vieil homme sur la montagne. Il savait et nous non. Mais il avait trouvé bon de partager un peu de ce savoir avec nous et nous lui en étions infiniment reconnaissants. Si nous accordions du crédit à cette histoire de complot anti-Sarkozy, il fallait faire vite. Le premier tour était pour dans trois jours à peine. PRINCE NOIR pouvait frapper n'importe quand.
J'agrippai le bras de Fabienne et failli nous faire quitter la route.
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Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.
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