PARIS, 5 mai 2007 - 18H30
Voilà ce dont je me souviens : des lumières vives qui invitent à plisser les yeux et à déconnecter le cerveau afin de recevoir les messages publicitaires dans toute leur inconsciente efficacité, une forte variation de l'intensité sonore et puis le slogan imparable qui conclut la dernier écran de « réclames » de l'ère Chirac. Le mot tombera d'ailleurs après l'émission. On ne l'utilisera plus. Plus jamais. A chaque changement de président fantoche, le vocabulaire doit être réinventé pour célébrer les temps nouveaux, la nouvelle modernité. Un demi siècle d'histoire de France s'achève, devant les yeux de millions de téléspectateurs, sur un spot pour une soupe déshydratée de tradition, préparée selon des méthodes corréziennes élaborées par des druides homosexuels, un « nectar de printemps » à consommer en famille, dans une maison à 100 000 euros et un bol en poterie. Même pas un symbole à ce stade. Jingle et retour plateau. Clip. Clap. Nikos Alliagas, costardé en John Smith, fin comme un étui à cigarettes, et Benjamin Castaldi, affublé d'une atroce perruque blonde et de faux seins monstrueux, reprennent les affaires où ils les avaient laissées. Panoramique sur un public anxieux et qui brandit des pancartes de soutien aux deux candidats en lice. GRANDE SOIREE ELECTORALE qui clignote en incrustation rouge vif. Des danseuses du Crazy Elysée boulottent du cul et font un tour de piste, les têtes couvertes avec des masques d'animaux en peluche. Applaudissements à tout rompre. Quelques hurlements dans le public et Nikos reçoit une volée de culottes sexy qu'il renifle et rejette ensuite dans la foule. Je n'entends pas ce que les deux animateurs disent mais je sais qu'ils vont faire entrer Maître Najar, l'huissier de justice, responsable de la légalité du processus électoral. Nikos le charrie comme à son habitude. Le rituel est respecté selon le plus grand professionnalisme. L'autre secoue sa tête de benêt et s'éclipse avant qu'on ait pu mémoriser les traits de son visage. Personne ne reconnaîtra jamais Maître Najar, figure surimi de l'ordre et du droit républicains, dans aucune rue du territoire. Benjamin Castaldi se saisit de l'enveloppe qui contient les résultats et la manipule devant nos yeux. Tout s'est fait selon les règles, nous en sommes témoins. Les règles immuables de la grande république française. Les règles démocratiques. Les règles qui garantissent l'égalité entre les citoyens que nous sommes. Quel beau pays. J'ai dans cette enveloppe, les résultats de l'élection présidentielle 2007. Dans un instant, on connaîtra l'identité du prochain président de la République française. 
Oui, Benjamin. Dans un instant maintenant, on saura qui de nos deux candidats vous avez choisi, qui de nos deux candidats dirigera le pays pendant les cinq prochaines années. On me dit dans l'oreillette. On me dit dans l'oreillette que vous avez été très nombreux à voter. Très nombreux toute cette longue journée. Vous avez été, me dit-on, près de 42 millions à voter et les résultats sont... sont très serrés... me dit-on... cela se joue, Nikos,... ... se joue à quelques dizaines de milliers de voix. C'est insensé. Je sais que vous mourez d'envie de savoir qui ce sera, alors on ne va pas vous faire attendre plus longtemps. C'est ça, Benjamin. C'est vous qui allez ouvrir l'enveloppe, c'est un instant historique. Très important pour vous qui nous regardez. Panoramique sur le public où des partisans des candidats se sont évanouis et sont transportés dans des civières par des videurs noirs jusque dans les coulisses. Je ne suis pas certain d'entendre ce que disent les animateurs. Ces voix me viennent de l'intérieur. Je les entends sans médiation. Retour sur l'enveloppe. Zoom avant. Les doigts de Castaldi s'insinuent dans l'ouverture et déchirent le revers centimètre par centimètre. Il tire le carton, y jette un œil, prend une mine inquiète, le repousse au fond de l'enveloppe, nous fixe et puis baisse de nouveau les yeux sur le sol. C'est une très très grosse surprise, Nikos. Vous êtes le seul à savoir pour le moment, Benjamin. C'est historique. Le Président de la République. Celui que vous avez choisi. Est un président ou une présidente. Tu vas le dire, enculé. Tu vas parler maintenant ou je t'éventre. C'est... Je m'appelle Guillaume Burroze. Ceci est à peu de choses près tout ce dont je me souviens du dernier rêve que j'ai eu avant le premier meurtre de personnalité. Je ne peux pas vous le raconter jusqu'au bout pour la simple raison que j'ai été réveillé au moment fatidique. Il y a une forte probabilité pour que ce rêve ait d'une façon ou d'une autre été un rêve prémonitoire. J'ai des visions de cet ordre depuis mon plus jeune âge, que je stimule à volonté en ingérant des capsules de fenouil, mais qui, comme tous les songes, ne sont pas aisément interprétables. Ce rêve ne m'aurait servi à rien, se fut-il déroulé jusqu'à son terme. Il ne m'aurait rien appris que je ne sache désormais. Je sais ce qui va se passer dans quelques heures, lorsqu'ils annonceront le vainqueur pour de vrai. J'ignore quel candidat recueillera le plus de suffrages, celui que vous pensez avoir élu, gens de bonne foi, pauvres couillons républicains, pauvres compatriotes, mais je sais que, quels que soient les résultats, il n'y aura pas de surprise pour ceux qui ont tout manigancé. LA SUBSTITUTION A EU LIEU. Nous ne sommes plus en démocratie. Pas cette fois. Tout ceci n'est qu'une grande mascarade. C'est une chose que je sais et c'est pourquoi ils m'ont enfermé ici. Selon mes suppositions, je me trouve actuellement dans une cellule située dans les sous-sols de l'Hôtel de ville. Il est peu probable que j'en sorte un jour et je ne vois aucune raison pour laquelle je suis encore en vie et en situation de vous raconter cette histoire. Une seule peut-être : ils avaient d'autres chats à fouetter, une présidence à installer et pas le temps de me dézinguer sans laisser de traces. 
Je m'appelle Guillaume Burroze et j'ai 33 ans depuis quelques mois. Dans quelques heures, le cours de l'Histoire va recouvrir ce rêve par une couche de réalité tout aussi irréelle que la matière du songe qui l'a initiée. Ils n'ont pas trouvé le dictaphone MP3 que j'avais caché dans la semelle de ma chaussure (un vieux truc laissé en héritage par un prof de l'Ecole de Journalisme que j'ai fréquenté il y a une dizaine d'années). C'est ce qui me permet d'enregistrer ce récit. Lorsqu'il sera achevé, je glisserai l'appareil dans une bouteille plastique qu'ils m'ont laissée pour ne pas crever de soif et la jetterai dans la canalisation qui passe juste sous la pièce où je me trouve. Je m'en remets au destin pour le reste. Si j'ai un peu de pot, il se peut que vous entendiez ma voix un de ces jours ou lisiez la transcription de ce qui figure sur l'appareil. Il se peut même que vous lisiez ceci avant même les faits que je vais vous raconter. Ne vous posez pas trop de questions. Ce n'est pas techniquement impossible, compte tenu de la façon dont les choses évoluent. Mais je n'ai pas le temps de vous en dire plus. Il faudra vous débrouiller par vous même. { Deuxième épisode : la suite ci-dessous }



Allons y avec méthode. Tout a commencé aux premiers jours de mars. Il y tout juste deux mois d'ici. Evidemment la campagne battait déjà son plein. On ne parlait que de ça. Vous vous souvenez sans doute de ce qui se passait alors. Cela ne fait pas si longtemps après tout. Nicolas Sarkozy traversait une zone de turbulences et Ségolène Royal avait repris du poil de la bête après son passage chez PPDA. Bayrou sur son nuage, le crétin des Pyrénées, se voyait à cette époque, en haut de l'affiche. Les sondeurs le créditaient de près de 20% des intentions de vote. Les petits candidats s'échinaient à dégotter les signatures d'élus qui leur permettraient d'accéder au premier tour. La presse venait de révéler que certains avaient proposé, en échange des parrainages, une somme d'argent assez conséquente ou, pour d'autres, des services en nature. On rapportait que Villiers offrait aux notables des séjours très particuliers dans la zone rouge du Puy du Fou, des reconstitutions de lupanars médiévaux sous la conduite de chorégraphes-maquerelles slaves, que les candidats d'extrême- gauche proposaient de la came marocaine aux élus divers gauches et que Le Pen, lui-même, formulait des promesses insensées pour obtenir les cinquante paraphes qui lui faisaient encore défaut. Pour ma part, je me contentais de reprendre les dépêches de l'AFP et de couvrir l'actualité pour le compte de mon employeur : un webzine culturel branché détenu par une start-up spécialisée dans le domaine de l'information en santé et consulté uniquement par des ados décérébrés, des pédales et des petites bourgeoises qui tentaient de prolonger leur jeunesse en se cultivant. Autant dire que je ne me cassais pas la nénette. A raison d'un ou deux articles par jour, je ne devais pas consacrer plus de trois ou quatre heures par jour au boulot et mettais en pratique quotidiennement l'anti-adage qui faisait fureur dans les milieux alternatifs: travailler moins pour gagner que dalle. Je touchais 75% du SMIC dans le cadre d'un CNE pour les anti-sociaux, les réformés et les derniers de la classe. Les ¾ de ma promotion émargeaient à trois fois le SMIC, mais je n'en avais rien à secouer. La veille de son assassinat, j'avais enfin réussi à m'infiltrer chez Clémentine Autain pour lui emprunter un pot de moutarde. 
Cela faisait quatre mois que j'habitais dans son immeuble du XIème arrondissement. Cela s'était fait par hasard - je ne savais pas qu'elle y habitait lorsque j'avais visité l'appartement - mais j'étais tombé amoureux d'elle au premier coup d'œil. Il ne m'en faut pas beaucoup d'habitude pour craquer sur une fille. C'était allé avec elle à une vitesse inédite, même selon mes standards. Nous avions partagé l'ascenseur un matin et déposé nos poubelles sur le palier à peu près au même moment. Je ne sais pas si je la guettais déjà à cette époque. Et puis j'avais commencé à l'espionner et à écouter depuis chez moi les bruits qui venaient du dessous. Au bout de quelques semaines, j'avais appris à repérer l'organisation de son appartement. Elle me semblait être célibataire, même si je n'en étais pas tout à fait sûr. Elle avait un enfant en bas âge mais pas de compagnon, ou du moins pas à résidence. Je plaquais mon oreille sur le plancher et j'écoutais la jeune femme passer d'une pièce à l'autre. J'allumais la télévision lorsqu'elle l'allumait et me connectais systématiquement aux mêmes chaînes qu'elle. J'aimais l'écouter faire pipi et aussi télécharger immédiatement sur le net les disques qu'elle écoutait et que je parvenais à identifier selon la même technique. Je m'étais réjoui qu'elle ne fut pas candidate à l'élection présidentielle, parce que la campagne l'aurait éloignée régulièrement de notre domicile commun. Cela doit vous paraître inquiétant mais je connais beaucoup d'hommes de mon âge qui fonctionnent comme moi. Je ne me considère pas comme un détraqué, ou pas d'un genre plus pervers ou maniaque que ceux qui chassent sur Internet ou font semblant de tamponner des filles dans la rue pour engager la conversation. 
J'étais fou amoureux de Clémentine Autain, ma voisine du dessous, et mettais tout en œuvre, malgré ma timidité, pour me trouver là lorsqu'elle sortait ou rentrait chez elle. Je ne dois pas être le seul, pas vrai ? Je ne vous infligerai pas la description du sentiment que j'éprouvais pour elle quand je l'ai trouvée ce matin-là. Pour la première fois la veille, j'avais osé sonner à sa porte et lui emprunter ce petit pot de moutarde que j'ai conservé depuis. Elle m'avait accueilli avec un sourire, et j'avais cru percevoir dans ses yeux clairs de petites bulles d'intérêt pour ma personne. Clém était vêtue d'une simple nuisette - il était 22 heures - et j'avais entraperçu lorsqu'elle m'avait fait rentrer dans la cuisine et s'était baissée pour prendre le pot dans le réfrigérateur, la pâleur rousse de son épaule quand sa bretelle avait glissé sur le bras. J'avais remercié pour la moutarde et étais rentré chez moi avec l'image de cette peau tendre et laiteuse qui prenait si bien la lumière. Je m'étais endormi après avoir bu quelques verres et n'avais rien entendu par la suite. { Troisième épisode : à suivre lundi... }



Quand je me suis retrouvé devant sa porte le lendemain matin avec le verre de moutarde dans la main, je ne m'attendais évidemment pas à trouver ce que j'ai trouvé. La porte était entrebaîllée, avec des traces d'effraction sur les montants extérieurs. Je me suis avancé sans bruit après avoir frappé et demandé s'il y avait quelqu'un. J'ai poussé la porte de la première chambre et vérifié que le fils de Clémentine dormait tranquillement. L'appartement était désert. Meublé comme un de ces appartements témoins pour émissions de décoration. Couleurs taupe et chocolat, cadres ethniques et bobobibelots posés un peu partout, entre les reproductions de Rothko et de Klimt. J'ai écouté le souffle du gamin pendant quelques secondes et ai refermé la porte pour ne pas le réveiller. Dans le salon, j'ai découvert le corps inanimé. L'adjointe au maire de Paris reposait face contre terre, le visage incliné sur le profil droit. Ses jolies dents blanches étaient légèrement pincées sur ses lèvres figées par la mort. La nuisette de la veille était relevée sur ses hanches et laissait voir ses fesses sublimes affaissées par l'abandon de la vie. En l'absence d'irrigation sanguine, sa complexion avait pâli au delà de sa beauté ordinaire et faisait ressortir sa rousseur et la finesse de ses traits. Je fus d'abord saisi à la gorge par son apparence merveilleuse et cela avant même de me rendre compte qu'il lui était arrivé quelque chose. Je me suis accroupi pour tâter son pouls et n'ai pu m'empêcher de lui caresser le bras. Les policiers ont débarqué à ce moment là. Ils m'ont demandé si c'était moi qui avais appelé. J'ai répondu que non. Ils étaient au nombre de quatre ou cinq, dont deux en vêtements civils. La mort de Clémentine Autain a été constatée officiellement à 8H32, et ce avant même que j'ai eu le temps d'inspecter les lieux par moi-même. Une inspectrice a réveillé l'enfant, qu'ils ont habillé et emmené avec eux. Un policier plus âgé m'a posé quelques questions, puis j'ai été invité à faire le tour de l'appartement en compagnie d'une jeune officier de police. La fille qui était aussi brune que Clémentine était blonde m'a immédiatement manifesté de la sympathie et interrogé sur ma relation avec ma voisine. Elle m'a demandé, comme son collègue avant elle, si je connaissais les lieux, si je venais souvent. Je lui ai dit que non mais que je pouvais aisément la guider : les appartements étaient tous bâtis selon le même moule. Nous sommes allés dans la chambre et avons farfouillé dans les papiers de la victime. Le ou les tueurs étaient passés avant nous, tout était sans dessus dessous. Nous n'avons rien trouvé de significatif.
Attendez, j'ai fait à la jeune inspectrice, il y a un coin qui pourrait vous intéresser. Les promoteurs avaient creusé, dans chacun des appartements, une niche secrète, dissimulée dans un mur et qu'ils vantaient dans les brochures immobilières. Cela correspondait à un besoin des acheteurs potentiels, flattés qu'on mette en avant leur intime singularité. Ce n'était ni tout à fait un coffre-fort, ni un secrétaire, mais une simple niche, dissimulée dans l'encadrement d'une fenêtre et qui permettait de ranger des éléments personnels, lettres d'amour, joailleries, photos, souvenirs d'enfants, ces choses qu'on voulait dissimuler à son conjoint ou garder pour soi. Dans cette annexe du cœur de Clémentine Autain, nous avons découvert deux choses essentielles ou qui allaient le devenir : un guide du routard édition 2004 de la Hongrie, dont plusieurs pages avaient été cornées, et un morceau de papier déchiré et griffonné par une écriture manuscrite. Le message était incomplet et n'en subsistaient que ces mots elliptiques : AVEC PRINCE NOIR OU PAS DE SALUT. Vous avez une idée de ce que ça peut être ?, j'ai demandé à la fille. Pas trop. Un projet de vacances, peut-être. Elle a rangé le bouquin et la chiquette de papier dans des enveloppes pour pièces à conviction, en les déplaçant avec une pince à épiler géante. * Comment vous vous appelez ? J'ai dit que je suis bon public. Lorsque je m'étais approché de l'officier de police, j'avais senti immédiatement un transfert de béguin s'opérer. Je n'allais vraisemblablement pas pouvoir prolonger ma romance avec la belle altermondialiste et n'avais pas pour habitude de garder le cœur sec trop longtemps. Fabienne Montsé. Lieutenant Montsé. Je travaille à la brigade scientifique. Comme dans les séries américaines, c'est ça ? Je suis entomologiste. J'ai réussi le concours d'officier de police il y a deux ans maintenant. Et vous ?
J'ai décliné mon identité, en me rajeunissant de trois ans pour ne pas montrer que ma carrière était un désastre. Le courant avait l'air de passer. Après quelques minutes d'investigation sans intérêt, nous sommes retournés sur la scène du crime. Fabienne a fait le tour du cadavre et a examiné le buste de Clémentine Autain. Un policier avait couvert les fesses de l'altermondialiste avec une couverture, après avoir pris quelques clichés, pour diffusion sur le web. * Qu'est-ce que vous regardez ?, j'ai demandé. Là, vous voyez ? Elle a posé la main sur la joue de Clémentine et mis en évidence une marque rouge, pareille à une piqûre, entre le cou et l'épaule. Il n'y avait pas d'autres signes visibles d'un traumatisme : ni sang, ni griffes, ni traces de strangulation. Juste ce cercle rosé dont le centre suppurait un peu et se terminait par une pointe noire. On dirait une piqûre d'insecte, j'ai tenté. Vous avez raison. Fabienne a fait deux fois le tour du cadavre, s'est approchée du bureau de la jeune femme et s'est tournée de nouveau vers moi. Là, elle a fait en me montrant le haut de la table de travail. Regardez. Qu'est-ce que c'est ? Une abeille. Vous pensez que c'est l'arme du crime, c'est ça ? Possible. Elle a ressorti la pince à épiler et fourré l'insecte dans un petit sac plastique. Vous savez si elle souffrait d'allergies ou d'autres contre-indications ? Je la connaissais à peine. Je vais analyser tout ça. Vous pouvez y aller, Guillaume. Je peux vous appeler Guillaume ? Vous recevrez une convocation dans l'après-midi pour venir déposer à la brigade criminelle. Vous ne pensez pas que je pourrais être coupable, n'est-ce pas ? Je n'en sais rien mais cela m'étonnerait. Sauf si vous aviez une ruche chez vous. Mais ce n'est pas le cas, non ? Euh, non, enfin pas que je sache. Je vous donne ma carte. Pas à un mot à quiconque de l'enquête, cela va sans dire. J'espère que ce ne sera pas trop difficile pour vous. Devant ce que je pris comme une menace indirecte, je lui rappelais qu'en ma qualité de journaliste politique, je ne pouvais faire autrement que d'informer mes lecteurs. J'argumentai que je pouvais me résoudre à ne rien dire si elle promettait de m'associer de près à l'enquête, ce qui serait rien moins que le prix de ma discrétion et du respect, compte tenu de ma relation privilégiée avec elle, que je devais à la mémoire de Mademoiselle Autain. * Je comprends, elle consentit. Je vous appellerai dès que j'aurai du nouveau. Il n'y avait aucun scoop à tirer de cette affaire. Pas pour mon site minable en tout cas, même si le meurtre de Clémentine Autain allait, à n'en pas douter, faire du bruit. L'idée de faire équipe avec Fabienne Montsé, à ce stade, était un moyen comme un autre de servir mon coup de foudre. Lorsque je rentrai chez moi, encore sous le choc, j'allumai la radio et appris la disparition presque simultanée de Doc Gyneco. Contrairement à ce qui était arrivé à Clémentine Autain, son corps n'avait pas été retrouvé. Le gros rappeur, soutien n°1, de Nicolas Sarkozy s'était simplement volatilisé, ce qui n'était pas simple si l'on considérait sa physionomie. Avait-il été victime, lui aussi, du mystérieux PRINCE NOIR ? { Quatrième épisode : à suivre... }


Le moins que l'on puisse dire est que la mort de Clémentine Autain ne déchaîna pas les passions. En pleine campagne présidentielle, la disparition d'une jeune femme qui ne détenait pour seul mandat qu'un poste de 33ème adjoint au maire de Paris fut rapidement éclipsée par le ronron des meetings, des petites phrases et apparitions télévisées des Grands Candidats. Bien sûr, petits et grands payaient leur écot à la jeunesse assassinée et prirent soin, les jours suivants, d'honorer la mémoire de la jeune femme d'une phrase ou deux. Tous se retrouvèrent pour dire qu'elle était si indépendante et féminine qu'elle incarnait à elle seule un espoir de renouveau pour la classe politique française. Sarkozy déclara sobrement que « Clémentine Autain avait un don. Le don de parler aux gens et de les écouter avec sincérité et intelligence. Le don d'être jeune et de porter cette envie de changement que j'essaierais de prolonger dans mon action» Royal avoua, les larmes aux yeux, qu'elle « la considérait un peu comme sa fille, avec ses emballements, ses insurrections et ses espoirs, ses songes, ses idéaux et sa féminité. Je suis triste, dit-elle, je suis triste parce que je partage la douleur de la mère, la peine de la fille et comprend la souffrance de l'espoir. » Bové honora, quant à lui, la « mémoire d'une amie de lutte, précieuse et sans compromissions. » Marie-Georges Buffet, qui ne la portait pas dans son cœur, s'écria juste « Cool ! », avant de rappeler, dans un communiqué, que « Clémentine était un compagnon de route fidèle et loyal du Parti Communiste Français », que « son engagement auprès des camarades communistes était une bouffée d'air frais et une juste démonstration des luttes nouvelles et de la volonté des jeunes générations de mêler leur action à celles des combattants historiques. » Besancenot précisa qu'il n'avait jamais eu « aucune liaison avec elle et que toute la lumière devrait être faite par le gouvernement de Nicolas Sarkozy sur les conditions d'une mort dont les zones d'ombre étaient nombreuses. » Toutes ces choses ne voulaient bien sûr pas dire grand chose et n'engageaient pas pour l'avenir. L'affaire fut assez vite enterrée. Nicolas Sarkozy, en sa qualité de Ministre de l'Intérieur, assura que la cause du décès était naturelle et que Clémentine Autain avait été victime d'un malaise cérébral qui, faute d'assistance, l'avait emportée prématurément.
La réapparition spectaculaire de Doc Gynéco, après trois jours de black-out, détourna bientôt l'attention des médias et ramena le sourire au cœur de la campagne. L'ancien rappeur du Ministère Amer prétendit qu'il avait été enlevé par un groupe de terroristes d'extrême gauche qui se baptisaient la Compagnie Créole. Les ravisseurs l'avaient saoulé, drogué et conduit dans un appartement en banlieue parisienne où ils l'avaient non seulement rasé intégralement, mais aussi soumis à un lavage de cerveau copié sur le film Orange Mécanique. Ils lui avaient infligé des heures et des heures de diffusion de Bach et Haendel, lu des romans de Jean d'Ormesson et des numéros hors série du journal La Tribune, le nourrissant exclusivement de saumon fumé et de roquette. Après trois jours insupportables, Doc Gynéco avait été relâché sur l'Esplanade des Invalides, habillé d'un blazer marine et de souliers en croco, de chaussettes blanches à liseré et d'une chemise avec des boutons de manchette dorés. Parallèlement, les images de sa détention furent diffusées sur le net, achevant de ruiner sa réputation. On y voyait, en caméra infrarouge, Doc Gynéco en pleurs recroquevillé dans un canapé en velours Grand Style, promettant à ses ravisseurs de voter pour qui ils voudraient s'ils acceptaient de le libérer. Lors d'une autre séance, un des ravisseurs l'obligeait à chanter 127 fois d'affilée le refrain du Bal Masqué en sautant d'un pied sur l'autre et en brandissant un loup vénitien devant son visage. Sur son avant-bras, l'un des ravisseurs lui avait, alors qu'il était endormi, tatoué à l'encre noire, un mystérieux chiffre « 35 ».
* 35 ?, lui avait demandé une journaliste. Vous savez à quoi cela fait référence ? Le Doc avait ri et dit que non. « La taille de mon zgègue peut-être ? ». Malgré cette diversion, je n'avais cessé de penser à ce que Fabienne Montsé et moi avions découvert chez Clémentine Autain. Après mon audition par la police, le lendemain du meurtre, j'avais mal dormi et fait d'horribles cauchemars infestés d'abeilles géantes, de chevaliers médiévaux en armure noire, de goules et vampires assoiffés de sang. Les indices retrouvés sur la scène du crime se mélangeaient en moi, sans parvenir à dégager un sens ou une direction dans laquelle je pus me retrouver.
J'avais choisi, malgré l'explication officielle, de mener ma propre enquête et de filer la piste criminelle pour mon propre compte. Mon objectif était tant d'élucider le mystère que de renouer avec la jolie lieutenant. Malgré les deux ou trois messages que j'avais laissés sur son répondeur, Fabienne Montsé ne m'avait pas rappelé. J'avais pris ce matin-là rendez-vous à la Mairie de Paris pour visiter le bureau de l'adjointe favorite de Bertrand Delanoe. Je ne savais pas trop ce que j'espérais y trouver mais m'étais dit que, comme le fameux Adamsberg de Fred Vargas, je serais peut-être traversé par une vibration surnaturelle, une intuition fantastique qui me lancerait sur la grande autoroute de la vérité, à moins que comme le grand Derrick je puisse, en fin d'épisode, recueillir la confession d'un témoin rongé par la culpabilité, qui me déballerait tout ce qu'il y avait à savoir. Malheureusement, je n'étais ni l'un ni l'autre et n'avais jamais été doué pour les déductions. J'arrivai à l'Hotel de Ville à l'heure pour le rendez-vous quand mon téléphone vibra contre ma cuisse. * Guillaume Burroze ? * C'est moi. * Fabienne Montsé. Vous vous souvenez ? Je fis mine de réfléchir avant d'acquiescer. Si je me souvenais d'elle... * Je ne vous dérange pas ? Non ? J'avais promis de vous rappeler pour vous tenir au courant de nos avancées. J'ai lu votre déposition au fait. J'espère que mes collègues ne vous ont pas fait de misère. Est-ce que nous pourrions nous voir ? J'ai des choses à vous apprendre, si ça vous intéresse toujours évidemment. * Bien sûr. Je lui fixai rendez-vous à proximité de la mairie une heure et demie plus tard. Dans l'intervalle, j'avais le temps de rencontrer les collaborateurs de Clémentine Autain et d'essayer de dénicher une contrepartie aux informations que Montsé me livrerait.


La secrétaire de l'adjointe au maire m'accueillit de façon conviviale et me conduisit à travers une succession de couloirs cossus, tapissés de lin et d'œuvres d'art aux couleurs criardes, jusqu'à la sous-direction de la Jeunesse. L'immense bâtiment avait été réinvesti, depuis l'élection de Bertrand Delanoe, par un tas de services étranges et qui dénotaient avec le luxe et la majesté de l'ancienne magistrature : des crèches, des bibliothèques, des supérettes alternatives et des salles de jeux vidéo en réseau. Des bustes de Jacques Chirac avaient été profanés par des artistes contemporains avec des plumes et du sperme rose. Des portraits du couple Tibéri, peints à la mode XVIIème, étaient pendus à l'envers ou avaient été volontairement déchirés avec des lames de rasoir, tandis que résonnaient sur les murs un maelström ravissant de musique ambiante et répétitive. Des installations curieuses annonçaient le fameux Bureau des temps, chargé de régler et de piloter le rythme de la mégalopole. Au détour des portes et des bureaux, je pouvais apercevoir de grands plateaux de pilotage où se commandaient les aiguillages des trams, des batteries air-santé, des couloirs de bus interactifs et autres machines d'assainissement sonore. La mandature socialiste avait fait faire un bon dans le futur à la capitale des Gaules. Paris changeait et se transformait sous les yeux de bobos fascinés en une cité d'anticipation : elle serait sous peu la première technoville du monde riche, mi-musée fossilisé dans son état architectural et social du XIXème siècle, mi-ville robot télécommandée par les moyens de contrôle intégraux et instruments du XXIème. Alors que nous approchions de l'ancien bureau d'Autain, mon œil fut attiré par des silhouettes de sportifs bodybuildés qui ahanaient dans des vapeurs de sueur et d'Arnica.
Dans la salle de sports intramunicipale, je reconnus bientôt le maire en personne, en survêtement et marcel de haute couture, les cheveux dégarnis et plaqués sur le front par un serre tête floqué du nom de Ségolène Royal. Delanoé était assis à une machine de musculation et semblait soulever des charges de plusieurs centaines de kilos. La secrétaire m'invita à entrer dans la salle et à saluer l'édile de Paris. Deux colosses imberbes de type italien et torses nus entourèrent Bertrand Delanoé comme il se redressait et s'approchait de moi. * Monsieur Burroze, je suppose, il me tendit la main. Mon assistante m'a parlé de votre visite. Clémentine était, comment dire, ma chouchoute, vous savez sûrement cela. C'est une grande perte pour nous tous et pour moi en particulier. Heureusement qu'il me reste la musculation. Cela me détend et me fait penser à autre chose. J'ai bien peur néanmoins de n'avoir pas grand chose à vous dire. Son regard humide balaya les abdominaux chocolatés des Italiens qui auraient pu être aussi bien des mignons que des attachés de direction ou des training partners. Le maire m'invita à le suivre et nous nous installâmes pour une conversation d'une dizaine de minutes dans l'ancien bureau de Clémentine Autain. Je trouvai Delanoé excessivement cordial et trop peu conforme à l'image que mes confrères avaient de lui et commençai à le soupçonner de me cacher quelque chose. A moins qu'il n'ait été réellement bouleversé par la mort d'Autain et n'ait eu que moi à qui confier sa peine, sa gentillesse ne lui ressemblait pas. * La police vous a-t-elle fait part d'une piste quelconque ?, je lui demandai. * Pas vraiment. Vous savez comment sont les choses actuellement. Je vois mal Nicolas Sarkozy me passer un coup de fil pour me tenir au courant. La rumeur veut qu'ils piétinent et n'aient pas grand chose à se mettre sous la dent. Je fis le tour du bureau avec lui, mais ne remarquai rien qui aurait pu me mettre sur une piste. En laissant traîner mon regard sur une table de travail, je tombai sur quelques ouvrages à caractère féministe et sur un dossier marqué d'un tampon PERSONNEL.
* Ce n'est rien, ajouta Delanoé. J'ai regardé ce dossier, vous pensez bien. Clémentine poursuivait ses études à la faculté parallèlement à sa carrière politique. A croire qu'elle avait une sœur jumelle. * Sur quoi travaillait-elle ? * La condition féminine chez les couples originaires d'Afrique de l'Ouest et vivant dans l'Est Parisien. Excision, violences conjugales, sodomie... Rien de très réjouissant. * Je peux jeter un œil ? Delanoé acquiesça et je feuilletai rapidement le dossier composé de quelques notes de cours et fiches de lecture. Je tombai assez vite sur un encart publicitaire de l'humoriste Dieudonné, qu'elle avait découpé dans la presse et dont l'adresse était entourée au fluo. * Vous savez ce que ça fait là ?, je demandai. * Non. Je doute qu'elle ait apprécié le comique et encore moins l'homme. Peut-être est-ce qu'elle allait le rencontrer pour son enquête. Je replaçai le papier dans la pochette et me dis que c'était toujours mieux que rien. Je repensai mécaniquement à cette inscription sur la scène de crime. Prince Noir. Dieudonné avait sacrément mal tourné ces dernières années et s'était acoquiné avec le Front National et les Nègres Radicaux, tels que la Tribu K, les Esclaves Libérés et autres groupuscules panafricains et nationalistes qui traînaient dans la capitale. Je ne savais pas jusqu'où ces types étaient prêts à aller si on les chauffait mais Autain n'aurait pas été la bienvenue là-bas, c'était une certitude. Après une ou deux questions supplémentaires, je pris congé poliment, pas vraiment convaincu. Delanoé me raccompagna à la sortie du bureau d'un sybillin « Vous devriez laisser ce travail à la police. Ils connaissent leur affaire et je ne suis pas sûr qu'il y ait grand chose à découvrir. Un malaise. Un cambriolage qui aura mal tourné. Je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir d'autre. C'est tristement banal. » que je pris pour une mise en garde.


Je retrouvai Fabienne au bistrot devant l'Hôtel de Ville. La jeune policière m'attendait sûrement depuis quelques minutes. Fabienne était en beauté, les cheveux chatoyants et ondulants sur les épaules, le corps dessiné par un tailleur gris et un chemisier rose. C'est votre uniforme officiel ?, je la charriai. Je ne suis pas là pour plaisanter, elle me répondit sèchement. Vous voulez savoir ce que j'ai découvert ? Bien sûr. Je commandai deux cafés, allumai une cigarette. Elle tira de son sac quelques feuilles officielles. Clémentine Autain est décédée d'une overdose d'un poison hydromorphone contenu dans le dard de l'abeille qui l'a piquée. Une allergie ? Non, loin de là. L'abeille était porteuse d'un venin hyperconcentré. La piqûre était l'équivalent chimique de 1500 piqûres communes, soit une dose suffisante pour provoquer une paralysie immédiate du cerveau et un arrêt cardiaque. Pour ne rien gâcher, l'abeille que nous avons retrouvée est une apis mellifera scutelata, ça vous dit quelque chose ? Non. Autrement dit une abeille tueuse, probablement issu d'un élevage africain. Ultrarare dans nos contrées et qui a nécessairement été introduite dans l'appartement à des fins malveillantes. C'est ridicule. Si je vous suis, ça veut dire qu'au XXIème siècle, un type serait suffisamment tordu pour renoncer à toutes les méthodes modernes d'assassinat et aurait choisi d'utiliser, une quoi, une apis machinchose... Apis mellifera scutelata. Oui, c'est assez étonnant mais c'est ce qui s'est passé. Je ne vois pas d'autre explication. C'est tout ce que ça vous fait ? Si vous y pensez, ce n'est pas une arme idiote. Pas de trace, pas d'empreintes, difficile de faire parler une abeille, non ? D'autant plus que l'insecte est probablement quelques instants après le crime. Vous voulez dire que vous n'avez aucune piste, c'est ça ?
 Je suis entomologiste, je vous l'ai dit. Quelques essaims d'abeille tueuse ont été importés en France ces dernières années pour des essais en laboratoire. Chaque insecte est marqué et peut théoriquement être rattaché à sa ruche de rattachement. Vous allez me dire que celle-là ne l'était pas ? Exact. Mais cela n'empêche pas de la faire parler. J'ai retrouvé des traces de pollen sur ses pattes et son abdomen. Notre abeille a butiné dernièrement des fleurs de lilas et d'autres herbes des champs. Ce qui veut dire ? D'après mes recherches, ces fleurs proviennent de floraisons récentes intervenues dans une zone qui va de la Touraine à la Somme. Cette abeille est une abeille qui a été élevée au Nord de la Loire, c'est tout ce que je peux vous dire. Il y a trois essaims de tueuses autorisés dans cette zone et c'est là que cela devient drôle : l'un est implanté en région parisienne, à Saint Cloud, l'autre dans la Somme, près d'Amiens. Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle là-dedans. Le premier est à deux cents mètres du Paquebot, le siège du Front National et lieu de résidence principal de Jean-Marie Le Pen. L'autre à Saint Fuscien, sur des terrains loués à un apiculteur bio par le communiste Maxime Gremetz. C'est insensé. Non, une mauvaise coïncidence ou un embryon de piste. Je terminai mon café, interloqué. Fabienne me sourit fière de sa découverte et persuadée que nous avions maintenant deux suspects en ligne de mire. Qu'est-ce que vous comptez faire ?, je lui demandai. Me rendre sur place. Je n'ai pas encore transmis mon rapport à ma hiérarchie et j'aimerais bien vérifier deux ou trois choses sur place. Comme quoi ? Je ne sais pas vraiment. Lorsque des abeilles découvrent le cadavre d'une de leurs congénères, il arrive qu'elles effectuent une danse particulière... ... qui permettrait d'attester l'origine de la tueuse. Mais vous êtes un génie. Je lui pris la main et la pressai affectueusement. La jeune lieutenant me jeta un regard attentionné avant de la retirer.
Je crains d'avoir un troisième suspect. Il n'est pas impossible qu'Autain ait été en contact avec le gang de la Main d'Or. J'ai retrouvé un indice dans son bureau. Je lui racontai ma visite à Bertrand Delanoé et l'annonce pour le spectacle de Dieudonné, glissée entre les pages du dossier sur la condition féminine. Il semblerait que cette affaire soit des plus confuses, elle me fit remarquer songeuse. Trop de pistes ou pas assez, c'est à peu près la même chose. Pour le moins. Je crois que nous devrions faire front commun. Si vous êtes d'accord, j'irai rencontrer Monsieur Dieudonné M'Bala demain matin et je vous accompagnerai ensuite dans la Somme. Tope la ? Elle hésita quelques instants et me tapa dans la main. Entendu. Je sens que nous allons bien nous amuser. Au fait, vous avez entendu parler de ce qui était arrivé à Doc Gynéco ? Son enlèvement ? La compagnie créole. Tout ça ? Ridicule à l'image des soutiens de Sarkozy et du personnage. J'ai oublié de vous en parler. La compagnie créole n'est pas si... amusante que ça. On a retrouvé Alain Minc ce matin, mort. Déguisé en cavalier vénitien, comme pour le carnaval. Mort ? Etranglé avec une lanière de parachute et une raquette de tennis dans l'anus. Il avait le chiffre 35, tatoué à l'encre rouge sur la joue. Vous avez une idée de la signification de tout ceci ? Aucune, mais a priori les affaires ne sont pas connectées. Qu'en savez-vous ? Les modes opératoires n'ont rien à voir. Le tueur a, semble-t-il, choisi d'épargner Gynéco parce qu'il s'est plié à son fantasme. Minc a dû résister et y a perdu la vie. Il pourrait y avoir d'autres meurtres dans les prochains jours. Mon chef pense qu'il pourrait s'agir d'un tueur en série. Spécialisé dans les célébrités de droite ? Je n'en sais rien. Mais il choisit ses victimes par rapport à une obsession qui reste à découvrir. Nous quittâmes la terrasse du café en recherchant tout ce qui pouvait se rattacher au chiffre mystérieux. Nous étions à quelques jours du premier tour et il semblait que la campagne allait s'emballer. 35% d'intentions de vote pour Sarkozy selon le dernier sondage et Bayrou qui ne cessait de grimper. Royal en meeting à Rennes, en Ile et Vilaine et alors ? Vous ne retournez pas au bureau ?, je lui demandai, en la voyant s'éloigner vers l'Ile Saint louis. Non, me répondit la jeune femme. J'ai pris mon après-midi. Je suis en RTT.


 Je n'eus pas le loisir de rendre visite à Dieudonné le lendemain matin. Fabienne m'apprit au réveil que le Théâtre de la Main d'or avait été incendié dans la nuit et que l'ancien compère d'Elie Semoun avait péri dans les flammes. Le comique déchu avait reçu en coulisses, après son spectacle best-of, plusieurs notables du Front National pour un apéritif meeting. La réunion, sur ce que m'en confia Fabienne Montsé, avait réuni les leaders de la tribu K ainsi que d'autres membres d'associations africanistes. Dieudonné, qui avait pas mal picolé, avait décidé de rester au théâtre pour dormir, après avoir incité ses amis, avaient déclaré les huiles du FN, à apporter leurs suffrages au leader frontiste. Alain Soral l'avait accompagné jusqu'à une couche aménagée dans sa loge. Il l'avait laissé là vers trois heures du matin. L'incendie avait démarré vers cinq heures, visiblement causé par un court-circuit. Mais les enquêteurs n'en étaient pas certains. Vous y croyez ?, je demandai à Montsé. Pas une seconde. Mon patron pense qu'il pourrait s'agir d'un coup du Front Feuj de Libération Nationale, un groupuscule décadent pro-sioniste qui avait menacé Dieudonné à plusieurs reprises. Ils ont retrouvé des restes de pizza kacher dans une travée proche des installations électriques. Un peu trop évident à mon goût. Le théâtre était vétuste mais cela fait beaucoup de coïncidences, n'est-ce pas ? Clémentine Autain, Alain Minc et maintenant Dieudonné. Toutes ces disparitions commencent à affoler sévèrement en haut lieu et on n'a toujours aucune piste. Aucune. Pas que je sache. Je vous propose d'abandonner notre déplacement dans la Somme. J'avais demandé hier l'autorisation d'interroger Jean-Marie Le Pen au sujet des abeilles tueuses. Je ne m'explique pas pourquoi mais j'ai reçu l'accord quelques heures après que nous nous sommes quittés. Nous avons rendez-vous cet après-midi. Ca a l'air de vous surprendre ? Il est interdit, pendant la campagne, d'interroger les candidats à la présidence dans le cadre de procédures judiciaires. Surtout lorsqu'on se trouve à quelques jours du premier tour. Vous imaginez l'effet que cela produirait dans les médias, si on rapportait que Ségolène Royal ou François Bayrou ont été entendus par la police dans le cadre d'un double homicide. On y est autorisé que lorsque ce sont eux qui le souhaitent expressément. Vous voulez dire que c'est Jean-Marie Le Pen qui souhaite nous rencontrer ? D'une certaine façon oui. Nous débarquâmes au domicile de Jean-Marie Le Pen vers quatorze heures. Deux gardiens nous laissèrent pénétrer dans le parc de la grande propriété, où nous fûmes accueillis, au bout d'un espace arboré de quelques centaines de mètres carrés, par le maître de maison en personne. Le candidat du Front National était habillé d'une façon décontractée pour un homme de cet âge et de ce bord, petit polo rose Sergio Tacchini sur pantalon kaki de chasseur et bottines de cuir. Deux graciles dobermans couraient autour de lui en décrivant de larges cercles kabbalistiques. Le Pen nous invita d'un signe directif de la main à nous garer au pied des hortensias et ouvrit lui-même la portière de ma Clio. Zeus et Apollon, il commanda, à la niche. Zeus et Apollon ?, je me tournai vers Fabienne en rigolant. C'est bien ce qu'il a dit. Le Pen avait une carabine drilling ouverte sur l'épaule, soit une vraie arme de chasse avec laquelle il venait, nous dit-il, de terminer son exercice. Vous vous exercez au tir ?, je l'interrogeai. Chaque après-midi depuis trois ans, sur des plateaux d'argile. Il faut garder bon pied, bon œil à mon âge. Vous devez connaître Maurice Dantec, l'écrivain, n'est-ce pas ? J'acquiesçai. Je m'en doutais. Tous les journaleux ont lu au moins un des livres de ce gauchiste. Hé bien, c'est lui qui m'a convaincu que c'était une nécessité. Dantec considère que nous aurons plus tôt qu'on ne pense à nous défendre et à protéger les nôtres. Je vis ici avec mes filles et mes petits-enfants. Je veux être prêt lorsque ce jour arrivera. Vous défendre contre qui, enfin ? Oh, vous savez bien ce dont il s'agit. Et nous ne sommes pas là pour parler de ça, n'est-ce pas, mademoiselle. Vous avez une foultitude de questions à me poser et moi une trôlée de réponses à vous donner. Mon agenda est chargé comme vous l'imaginez et j'aimerais que nous allions droit au but. Est-ce possible ? Evidemment, Monsieur Le Pen. C'est très aimable à vous d'avoir accepté de nous recevoir. Il tendit la main au lieutenant Montsé et nous invita à le suivre à l'arrière de l'hôtel particulier. Là, sur la terrasse, sa femme était étendue au bord de la piscine, à demi nue, le cuir tanné et comme plastifié par des chirurgies répétées. Nous apercevant, elle se leva précipitamment, enfila un peignoir et rentra se cacher dans la cuisine. Sur la table de salon, des verres et des verres de cocktails étaient alignés, plantés de parasols multicolores et de morceaux de coco. Les analystes avaient remarqué combien Le Pen avait changé depuis 2002. On supposait généralement que cette transformation vers plus de gentillesse était l'œuvre de sa fille Marine et plus ou moins un calcul stratégique. Les commentateurs prétendaient que les événements qui avaient suivi le 21 avril l'avaient considérablement affecté. Le Pen avait souffert de la mobilisation contre lui et du désamour du peuple français. Il se racontait dans ses propres rangs que le Menhir avait accusé dans les mois suivants sa première et véritable dépression nerveuse. Il s'en était sorti en reconstruisant de manière radicale sa personnalité et son rapport à l'autre. Celui qui se tenait face à nous aujourd'hui était le nouveau Le Pen, pas un produit publicitaire ou marketing comme j'en avais rencontré un paquet mais un vieil homme apaisé et assagi, à l'écoute et animé par un sincère désir d'être aimé du plus grand nombre. Et tant pis si ce plus grand nombre comptait dans ses rangs des bamboulas et des bougnoules, des juifs, des handicapés et des joueurs de football. Plus que jamais, et même si les sondages ne lui prédisaient pas un sort heureux à l'issue du premier tour, Le Pen aimait la France et les français. Il ne fallait pas être devin pour le lire dans son regard : il nous parlait comme si nous étions ses enfants. Tous autant que nous étions et Fabienne et moi en particulier. D'une certaine façon, Le Pen était devenu pour la première fois de toute sa carrière politique, la France toute entière, réactionnaire et conservatrice, conservatrice et cocardière, fière et lâche à la fois. Elle respirait à travers lui, ses idées, son œil, ses mouvements puissants et fébriles de vieillard. La France le maintenait en vie en échange de son asservissement. J'étais ému encore par cette révélation à contre-courant de mes convictions quand l'interrogatoire commença. Fabienne n'eut pas même le temps de dégainer sa première question que Jean-Marie Le Pen avait déjà commencé à y répondre.


 - J'imagine que vous étiez venus me parler de l'assassinat de la petite Autain et puis que l'incendie de la Main d'Or a quelque peu changé la donne, je me trompe ?
-
C'est à peu près ça, confirma Fabienne. J'étais venue voir si vous aviez toujours vos ruches... Bien sûr. Elles sont juste derrière nous, je ne pense pas qu'il soit nécessaire que nous allions les voir. Ce sont de simples ruches comme il en existe des milliers dans ce pays. Vous êtes au moins au courant pour les Apis mellifera scutelata alors ? Ce sont les miennes qui ont tué la petite Clémentine. On m'en a dérobé une souche il y a de cela trois mois. Un essaim entier avec sa reine, envolé. Je n'y ai pas accordé l'attention que j'aurais dû au début mais les résultats de l'autopsie m'ont mis la puce à l'oreille. Le poison était le même, mais dans une concentration impressionnante, n'est-ce pas ? Plus de mille fois une simple piqûre, en effet. Comment avez-vous eu accès aux résultats de l'autopsie ? Vous me faîtes injure, mademoiselle. N'oubliez pas qu'un policier sur deux est en phase avec ce que je raconte depuis trente ans. Cela me donne droit à des indiscrétions que le nabot n'aura jamais aussi longtemps qu'il reste aux commandes. Mais ne vous emballez pas. Ce n'est pas parce que ce sont mes abeilles qui ont tué que je suis mêlé à cette affaire. Je suppose que la chose est identique en ce qui concerne l'incendie de la Main d'Or. Vos amis étaient sur place mais n'y sont pour rien. Je ne sais pas pourquoi cet imbécile de Dieudonné a voulu devenir mon ami, si vous voulez la vérité. Il a emporté son secret dans la tombe et je ne le saurai jamais. Il est venu me voir un jour, ici même, et il m'a dit « Jean-Marie, il faut qu'on cause... et voilà. » Ca a été aussi simple et soudain que ça. J'ai ma petite idée sur tout ce qui se passe et c'est de cela dont je voulais vous parler.
 Vous pensez que le meurtre d'Autain et l'incendie sont liés ? Jurez moi avant que vous ne me créditerez pas des propos que je vais tenir de manière officielle. Promis. Dieudonné m'a confié, il y a quelques semaines, que la petite Autain était venue le voir pour une soi-disant enquête sur l'immigration africaine. Elle lui avait à cette occasion déballé une histoire assez abracadabrantesque, comme dirait notre ami Jacques Chirac, mêlant plusieurs candidats à la présidence. Kézako ? Parlons propre, mon cher. Parlons propre et ne m'interrompez pas, je vous prie, ou nous n'en finirons pas. Sur ce que je sais, Autain était révoltée car on lui avait demandé de soutenir un plan, une manipulation ou je ne sais quoi, visant à éliminer le candidat favori des sondages de la course à l'élection. Vous voulez dire Nicolas Sarkozy ? Une machination contre le candidat UMP ? Gnominet. L'irrascible portion. Comme nous nous plaisons à l'appeler. Il est possible, je dis bien possible, que les tenants de ce complot, dont je ne connais rien, aient entrepris d'éliminer les gens qui n'auraient pas voulu marcher dans la combine. Autain et par association Dieudonné. Quelques autres sont sûrement à venir. En quoi consisterait ce complot et qui en tire les ficelles selon vous ?, demanda Fabienne dont les amuse-gueule de Le Pen avaient follement excité la curiosité. Ca, je n'en sais trop rien. Si l'on s'en tient à ceux qui ont le plus intérêt à abattre Sarkozy, Royal, Bayrou et toute la gauche pourraient être impliqués, mais j'ai eu beau battre le rappel de mes espions, aucun n'est parvenu à me livrer quoi que ce soit sur ce projet, ni sur l'existence d'une coalition œuvrant dans ce sens. Pourquoi Autain en aurait-elle parlé à Dieudonné, ça n'a pas de sens ?
 La petite avait peur. Elle a demandé au service de sécurité de Dieudonné de la protéger. Ce qu'il a refusé. Elle lui a dit qu'elle ne pouvait plus faire confiance à son propre camp. Dieudonné est un homme intègre, vous savez, et Autain le savait. « Les hommes fous sont les seuls hommes vraiment intègres ». Antonin Artaud. Non, je ne sais plus. Prince Noir, ça vous dit quelque chose, Monsieur Le Pen ? Rien du tout, désolé. Un nouveau casse-croûte peut-être. Si je reviens à vos abeilles, Monsieur Le Pen, pourquoi est-ce que ces... « comploteurs », candidats à la présidentielle, se seraient embarrassés de ces armes, disons, archaïques pour tuer Clémentine Autain ? C'est vous l'agent enquêteur, mais disons qu'une arme originale est tout à fait appropriée pour ne pas qu'on remonte jusqu'au bras qui l'a portée. N'est-ce pas ? Si je peux encore vous donner un conseil ou plutôt vous faire une suggestion, il me semble qu'il serait de bon ton d'interroger, dans cette affaire, le candidat qui est le plus à même de connaître les abeilles. Un certain candidat agriculteur, si vous voyez ce que je veux dire. Bové ? C'est vous qui l'avez dit. J'ai mes informations. Incomplètes mais qui me mèneraient dans cette direction si j'avais le loisir de mener une enquête et pas une campagne à enlever. Marine pointa alors la tête depuis la porte de la cuisine. Elle était habillée en survêtement et portait une serviette éponge autour des épaules. Ses cheveux étaient noués en chignon et recouvrait sa poitrine largement dénudée. Il se tourna vers sa fille. J'arrive, chérie. J'arrive. Nous en avions terminé justement. N'est-ce pas ? Qu'est-ce qui vous fait dire que vous ne pouvez pas être soupçonné ? Sarkozy est avec moi, vous ne le saviez pas ? Pourquoi est-ce que je voudrais nuire à sa candidature ? L'argument tenait la route. Le Pen n'avait de surcroît aucun intérêt à abattre Autain qui n'habitait pas sur la même planète que lui et encore moins à dézinguer un comique dont il se foutait comme l'an quarante. Encore une question. Que savez-vous de ces fameux 35 qu'on a retrouvé un peu partout ces derniers temps ? Ce n'est pas au vieux sage qu'on apprend à faire la grimace. Est-ce qu'on ne dit pas au vieux singe ? Si, mais je préfère être un vieux sage. 35. C'est absurde. Pensez à la valeur travail et vous trouverez la voie. La valeur travail. Mais vous n'avez donc rien retenu de cette campagne ? Jean-Marie Le Pen s'éloigna en faisant mine de trottiner, alors qu'il ne faisait que claudiquer. Fabienne et moi rentrâmes à Paris par l'autoroute. Le Pen était comme le vieil homme sur la montagne. Il savait et nous non. Mais il avait trouvé bon de partager un peu de ce savoir avec nous et nous lui en étions infiniment reconnaissants. Si nous accordions du crédit à cette histoire de complot anti-Sarkozy, il fallait faire vite. Le premier tour était pour dans trois jours à peine. PRINCE NOIR pouvait frapper n'importe quand. J'agrippai le bras de Fabienne et failli nous faire quitter la route. Quoi ?, me dit-elle. Mais regarde la route, s'il te plaît. La valeur travail. 35. Toutes ces références. 35 comme 35 heures. Si ton chef a raison, nous avons affaire à un tueur. Le tueur des 35 heures. Nous nous apprêtions à mélanger les deux histoires.


Je ne voterai pas ce dimanche. Je ne voterai ni ce dimanche, ni aucun des dimanches que fera le monde. Les derniers français se pressent dans les bureaux de vote et ne savent pas que je me tiens recroquevillé sous leurs pieds, dans le dernier cachot de l'Hôtel de ville, depuis plus de quatre jours. Il n'est plus temps de retenir mes mots et je dois vous confier ce que je sais, quand bien même cela ne servirait plus à rien. On me nourrit. On me donne à boire. Mais aucune information n'a filtré depuis la surface et j'ignore si on me recherche encore. J'ai eu hier une vision, dans ce qui sera sûrement mon dernier rêve prémonitoire. J'ai vu le candidat sortir des urnes et se presser jusqu'au pupitre de campagne, passer l'étole présidentielle et s'adresser triomphant, et sur la pointe des pieds, au peuple de France. Je n'ai pas l'intention de vous dire qui il est mais je peux vous confier que cela n'a aucune espèce d'importance. Tout est truqué. Prince Noir a gagné et a sûrement procédé à la substitution tandis que j'étais détenu ici. Je n'en ai pas encore la preuve, mais peut-être est-ce qu'il vous sera donné de vérifier par vous-même, si Nicolas Sarkozy est élu évidemment. Trois jours avant d'être détenu ici, Fabienne Montsé m'a annoncé par téléphone que le tueur des 35 heures était tombé. Après avoir épargné Doc Gynéco et éliminé Alain Minc, dans les conditions que vous savez, le tueur s'est fait bêtement pincer alors qu'il tentait d'enlever la présidente du MEDEF Laurence Parisot, entre son domicile et le siège de son organisation. Depuis que nous avions découvert par hasard la signification du mystérieux chiffre « 35 », la lieutenant avait mis sous surveillance une dizaine de personnes susceptibles d'être ses prochaines victimes, des adversaires acharnés des lois Aubry et intrigants qui s'évertuaient à faire de la réduction du temps de travail la cause principale d'avachissement et de décadence de notre civilisation.
Ces individus étaient tous convaincus que les 35 heures menaçaient notre statut de grande puissance et inondaient quotidiennement de notes le candidat de l'UMP, oubliant que la productivité globale du travailleur français continuait, malgré un temps inférieur de travail, de dépasser de plus de 5% celle enregistrée dans tous les pays développés. Florent Pagny qui avait déclaré un jour, lors d'une émission télé, « travailler 35 heures par jour » ; Arnaud Lagardère, l'ami du prince, le penseur Alain-Gérard Slama et Laurence Parisot faisaient partie des personnes protégées. Le tueur avait cédé à l'évidence et s'était fait serrer en flagrant délit. Le lieutenant Montsé m'avait confié, avant que je n'embarque pour la Hongrie, qu'il s'agissait tout bêtement d'un employé de Sécurité sociale, âgé de 35 ans, et qui avait développé une sorte d'obsession pour la défense de ses RTT. Cet agent, soutenu par quelques amis syndicalistes, qu'une rapide enquête avait permis d'interpeller à leur domicile, n'était pas un mauvais bougre. Après des études d'histoire, il était entré dans l'administration et considérait que ses 20 journées de repos supplémentaires si elles étaient accordées dans de bonnes conditions à l'ensemble du monde salarié, permettraient de franchir une nouvelle étape civilisationnelle. Là où Parisot et sa clique voyaient une catastrophe économique, le tueur des 35 fantasmait une libération sociale, une avancée vers une société d'enrichissement individuel proche des descriptions qu'en donnaient les penseurs socialistes de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. On retrouva chez lui une ribambelle d'ouvrages théoriques qui traitaient des sociétés sans travail, des écrits de Marx, Wilde, de London, mais aussi de Fourier et de Comte, prophétisant une libération de l'homme des chaînes productivistes qui entravaient sa créativité. Dans sa chambre, l'homme avait aménagé un autel où figurait en bonne place un portrait de Martine Aubry par Pierre et Gilles. On retrouva des traces d'encens et quelques preuves de dévotion qui laissait penser que l'individu avait établi un culte profane en direction de la maire de Lille. Le tueur des 35 heures était un utopiste, membre de plus d'une dizaine d'associations en tous genres : un homme qui passait son loisir au service des autres, assumant des cours de soutien scolaire, animant des clubs de sport, pratiquant les échecs, le go et fréquentant un club d'écriture. A quatre jours du second tour de l'élection, l'arrestation du pauvre homme, sur ce que je pus en voir, avait toutes les chances de ramener la thématique au cœur du débat, même s'il était évident pour tout le monde qu'elle n'en constituait qu'un élément négligeable. Lorsque je montai dans l'avion pour Budapest, je tentai d'évacuer ce que cette destinée portait de drame en elle pour me concentrer sur l'identité du PRINCE NOIR. Jean-Marie Le Pen nous avait rappelé après notre visite à son domicile pour nous donner quelques renseignements supplémentaires. Il me confia que ses informateurs avaient identifié l'ennemi et que le complot impliquait, à n'en point douter, les plus hauts caciques des partis de gauche et vraisemblablement de l'UDF. En marge du débat entre Ségolène Royal et François Bayrou, Le Pen me raconta qu'une rencontre s'était tenue pour finaliser un plan secret, visant à assurer à tout prix la victoire du camp démocrate. PRINCE NOIR, je le découvris par moi-même dans les heures qui suivaient, désignait une machination d'appareils pour éviter à la France la victoire présentée comme inévitable de Nicolas Sarkozy. L' « über-ch'ti bonhomme », comme le désignait maintenant le président du Front National, avait cristallisé les peurs de ses adversaires qui voyaient en lui une menace pour la démocratie. Lors de son discours du premier tour, Nicolas Sarkozy n'avait-il pas conclu en clamant « Vive la République et SURTOUT vive la France », signe qu'il envisageait, un jour, de changer notre régime en une farce néo-bonapartiste ? Ses manières faisaient peur. Ses actes aussi. Les notes des renseignements généraux prédisaient dans l'hypothèse d'une victoire de Nicolas Sarkozy une jacquerie incroyable, une France à feu et à sang et des émeutes multipliées. Le projet Prince Noir, s'il ne pouvait s'opposer complètement au suffrage universel, avait pour ambition d'en réparer les dégâts. Le Pen m'avait fait envoyer une place d'avion pour Budapest en m'indiquant que j'y trouverais sûrement la solution de l'énigme.


Je me rappelai, avant le départ, le Guide du routard, trouvé chez Clémentine Autain et pris le temps d'y rejeter un œil en m'installant dans l'avion. A quelques sièges devant moi, Arnaud Montebourg et François Rebsamen discutaient tranquillement et prenaient connaissance de la presse du jour. Que pouvaient bien faire deux piliers de l'équipe Royal en route pour la capitale hongroise, à quelques jours du verdict ? La France et la Hongrie n'entretenaient que des relations lointaines, et je ne connaissais rien d'éventuels liens privilégiés entre les partis socialistes de ces deux pays. Sans doute avaient-ils mieux à faire, à moins qu'ils ne fussent (et cela me semblait une évidence) liés directement au complot. Intrigué par leur présence, je ne remarquai évidemment pas que les deux hommes étaient accompagnés, dans mon dos, par au moins 3 hommes de main, et trahis ma présence par mes coups d'œil en direction des deux hommes. Je notai sur le Routard qu'Autain, avant d'être éliminée, avait encerclé une petite ville à quelques kilomètres de Budapest d'un trait au crayon de bois. Interrogeant le réseau à l'aide de mon blackberry, je découvris que que le village en question était ni plus ni moins que le bled d'origine des Naguy de Bosca, famille prestigieuse et noble, plantant ses racines dans l'aristocratie hongroise depuis quatre siècles, dont était issue le père de Nicolas Sarkozy. L'avion atterrit après un peu moins de deux heures de vol et j'aperçus sur la tablette d'Arnaud Montebourg, alors que je faisais mine de gagner les toilettes, un exemplaire relié du « Masque de fer », roman bien connu et qui s'avéra la clé de l'ensemble. A peine descendu, et sans que je me sois méfié, les deux socialistes se retournèrent sur moi et me rabattirent vers leurs trois sbires, dans un recoin de l'aéroport. Monsieur Burroze, s'adressa à moi le talentueux avocat, avec cette emphase ordinaire qui ne le quittait jamais. Ainsi vous nous espionnez vilement et sottement. Bertrand nous a parlé de la petite visite que vous lui avez rendue. Votre discrétion n'égale malheureusement pas votre curiosité et je crains que vous ne vous soyez fait avoir par plus forts que vous.
 Je suis là pour un reportage, je tentais vainement de me justifier. Je visite Budapest. Bien entendu. Vous avez une bien étrange manière de couvrir cette élection, mais je dois avouer que vous faîtes dans votre genre un fin limier. Nous direz-vous pour le compte de quelle officine vous nous filez le train ? Je n'y comprends rien, je tentai encore. Je suis là pour affaire et non pour faire quoi que ce soit d'autre. Je ne travaille pour personne d'autre que moi-même. Hé bien, soit. L'un des sbires me retira mon portable et m'invita à les suivre. Nous montâmes dans une voiture de location et gagnâmes une auberge dans les faubourgs de la capitale. Budapest défilait devant nos yeux comme dans un songe. Je n'y avais jamais mis les pieds mais trouvai en ces paysages et monuments un charme d'une autre époque. Je montai à l'arrière, encadré par les hommes forts du PS, tandis que Rebsamen et Montebourg s'installaient devant. Je décidai de jouer carte sur table et acquiesçai finalement. Prince Noir doit rester une opération secrète, je vous le dis. Mais puisque vous êtes ici, et puisque vous n'irez plus désormais nulle part ailleurs, je veux vous en révéler tous les mécanismes, afin que vous ne disparaissiez pas dans l'ignorance. Qu'est-ce que ça veut dire ? , je balbutiai et flippant sévèrement pour ma vie. Cela veut dire, reprit Rebsamen, que vous en savez trop. Je suis un grand amateur de roman d'espionnage et je connais trop bien ces scènes. J'imagine que vous savez à quoi je fais référence. Lorsqu'un témoin devient si gênant, qu'il ne peut plus vaquer à sa guise sans mettre en péril ce dont il s'est approché trop près. Que lui arrive-t-il ? Je n'y comprends rien. Nous descendîmes et pénétrâmes dans l'auberge hongroise. Un homme nous accueillit et nous mena dans une arrière-salle dans laquelle un type, dos à la fenêtre, était assis dans un fauteuil de cuir fauve. Montebourg et Rebsamen le saluèrent dans sa langue d'origine et l'homme se retourna. Monsieur Burroze, j'ai le plaisir et l'avantage de vous présenter Monsieur Vlad Naguy de Bosca. Autrement dit, le Prince Noir lui-même, tel que nous l'avons baptisé. Le hongrois pivota sur son fauteuil et projeta son visage dans la lumière. Vlad était le parfait jumeau de Nicolas Sarkozy, même physionomie boudinée, nez fort et saillant, sourcils épais et yeux ronds. Sa lèvre inférieure tombait comme celle de son homologue familial, comme ses paupières lâches lui conférait cette même allure de cocker malheureux mais prêt à mordre. Montebourg éclata de rire, devant mon air consterné, et se servit un verre d'aquavit. Vlad a accepté de collaborer avec nous, à titre exceptionnel et moyennantt un dédommagement financier. Vous savez maintenant ce qui se cache derrière tout ça. Si Ségolène Royal est en tête, il ne se passera rien. Nous en serons très contents. Le PS nouera une alliance inédite avec les Verts, le PCF et l'UDF, ainsi qu'avec quelques autres alliés naturels. Les sondages ne vous donnent aucune chance. Vous le savez bien, j'objectai. Trois ou quatre points d'écart. Si c'est Sarkozy qui gagne, hé bien, si c'est Sarkozy qui gagne, il ne sera jamais président. Vlad revient avec nous à Paris. Il sera introduit au siège de campagne de l'UMP avec la complicité de notre transfuge Eric Besson, notre call-girl de luxe, une vraie pute en retournement de casaque permanent, sous un maquillage professionnel, et prendra la place de son lointain cousin, avant d'aller recevoir l'adoubement médiatique et populaire. Sarkozy élu n'aura pas le temps de faire le mal qu'il promet à la France. Vlad est un homme équilibré et qui saura se montrer compréhensif vis à vis des vaincus. Sarko sera embastillé. Vlad prendra sa place. Il désignera Jean-Louis Borloo comme premier ministre, qui formera un gouvernement d'Union Nationale, appelant à ses côtés des hommes de tous bords. Socialistes et socio-démocrates répondront évidemment présents, garantissant un système enfin démocratique, totalement républicain et faisant une large place à la participation populaire. Pour l'anecdote, et avant que vous me posiez la question, l'abeille sera le nouveau symbole de cette VI république ouvrière et sociale. Nous en avons soupé du coq. Autain ? Perte collatérale navrante. Clémentine Autain était peut-être trop pure et idéaliste. Elle n'a pas voulu voir que Nicolas Sarkozy représente un danger auquel nous ne pouvons légitimement pas exposer la France. Nous sommes des démocrates, François et moi, Ségolène, Dominique, tous les autres. Sarkozy est un fou dangereux. Il appartient aux démocrates parfois de se salir les mains pour défendre les institutions. Vous êtes des assassins et des usurpateurs. Vous rendez-vous compte que vous voler les suffrages des français. Pour leur bien, Monsieur Burroze, pour leur bien uniquement. Ségolène Royal est au courant de ce que vous avez fait ? Est-ce là l'ordre juste ?
Il y a les affaires qui relèvent de la candidate et celles qui relèvent de l'organisation de la campagne. Une candidate ne peut tout savoir. Je ne suis pas certain qu'elle soit très favorable à ce genre de pratiques. Affaire d'hommes peut-être, contre affaire de femme. Un détail qui a son importance.... Je regarde Vlad qui est agité par des tics nerveux comme son atroce cousin. Il se tord, passe sa langue sur ses lèvres, cligne des yeux et bouge la tête comme ses chiens en plastique qui dodelinent à l'arrière des automobiles. - Vlad a un grain de beauté sur la joue gauche. C'est ce qui le différencie de son cousin jumeau. Son arrière petit-cousin français. Un détail mais qui fait toute la différence entre un monstre et un homme raisonnable. C'est à cet instant que je fus assommé par l'arrière, comme knock-outé par la révélation de la vérité. La substitution était en marche. Sarko était foutu mais la France, d'une certaine façon, sauvée du pire. Je suis allé si vite que je m'embrouille moi-même. J'entends des pas dans l'escalier qui mène jusqu'ici. Ils viennent. La porte de mon cachot s'ouvre et entre la lumière. J'aperçois le visage de Fabienne Montsé, superbe. Elle me relève, me prend dans ses bras. Je sais dans le ton de sa voix que nous serons amants prochainement. C'est maintenant une certitude et cela me réjouit presque autant que le fait d'être sauvé. Quelle heure est-il ?, je lui demande immédiatement. 20H05, elle répond en souriant. Elle m'aide à monter les marches qui nous ramèneront dans les salons de l'Hôtel de Ville. J'entends dehors des cris de joie, de longs défilés en parade. Paris est en fête et célèbre le nouveau président. Dans la première salle que nous traversons, le visage s'affiche sur un écran de contrôle. Je reconnais PPDA, solaire comme à son habitude, chauve aux cheveux longs. L'homme, la femme ? Le bon ou le méchant ? Je me tourne vers elle et l'interroge. Fabienne Montsé m'embrasse sur la joue et je comprends instantanément qu'elle est désormais au courant mais a choisi son camp. Je vérifie sur l'écran de contrôle et balance ma clé USB aux oubliettes. Tout ceci n'est qu'une mauvaise fiction. Un cauchemar ou un conte. Les jeux ne sont pas faits. Ou alors seront défaits par la rue. Le peuple de France ne se trompe jamais ou alors pas souvent. Nous sortons de l'Hôtel de Ville et nous mêlons au cortège. Je reconnais des chants de partisan et rejoins en courant la place qui borde le théâtre de la ville.


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Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.
Après Les Barons de Munchhausen l'an dernier, le romancier Benjamin Berton nous propose une deuxième web-fiction autour de la Présidentielle.
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