EPISODE I : Je m'appelle Guillaume Burroze

Posté par Benjamin Berton le 15.03.07 à 16:05
PARIS, 5 mai 2007 - 18H30


Voilà ce dont je me souviens : des lumières vives qui invitent à plisser les yeux et à déconnecter le cerveau afin de recevoir les messages publicitaires dans toute leur inconsciente efficacité, une forte variation de l'intensité sonore et puis le slogan imparable qui conclut la dernier écran de « réclames » de l'ère Chirac. Le mot tombera d'ailleurs après l'émission. On ne l'utilisera plus. Plus jamais. A chaque changement de président fantoche, le vocabulaire doit être réinventé pour célébrer les temps nouveaux, la nouvelle modernité. Un demi siècle d'histoire de France s'achève, devant les yeux de millions de téléspectateurs, sur un spot pour une soupe déshydratée de tradition, préparée selon des méthodes corréziennes élaborées par des druides homosexuels, un « nectar de printemps » à consommer en famille, dans une maison à 100 000 euros et un bol en poterie. Même pas un symbole à ce stade. Jingle et retour plateau.
Clip. Clap. Nikos Alliagas, costardé en John Smith, fin comme un étui à cigarettes, et Benjamin Castaldi, affublé d'une atroce perruque blonde et de faux seins monstrueux, reprennent les affaires où ils les avaient laissées. Panoramique sur un public anxieux et qui brandit des pancartes de soutien aux deux candidats en lice. GRANDE SOIREE ELECTORALE qui clignote en incrustation rouge vif. Des danseuses du Crazy Elysée boulottent du cul et font un tour de piste, les têtes couvertes avec des masques d'animaux en peluche. Applaudissements à tout rompre. Quelques hurlements dans le public et Nikos reçoit une volée de culottes sexy qu'il renifle et rejette ensuite dans la foule. Je n'entends pas ce que les deux animateurs disent mais je sais qu'ils vont faire entrer Maître Najar, l'huissier de justice, responsable de la légalité du processus électoral. Nikos le charrie comme à son habitude. Le rituel est respecté selon le plus grand professionnalisme. L'autre secoue sa tête de benêt et s'éclipse avant qu'on ait pu mémoriser les traits de son visage.
Personne ne reconnaîtra jamais Maître Najar, figure surimi de l'ordre et du droit républicains, dans aucune rue du territoire. Benjamin Castaldi se saisit de l'enveloppe qui contient les résultats et la manipule devant nos yeux. Tout s'est fait selon les règles, nous en sommes témoins. Les règles immuables de la grande république française. Les règles démocratiques. Les règles qui garantissent l'égalité entre les citoyens que nous sommes. Quel beau pays.
J'ai dans cette enveloppe, les résultats de l'élection présidentielle 2007. Dans un instant, on connaîtra l'identité du prochain président de la République française.

Oui, Benjamin. Dans un instant maintenant, on saura qui de nos deux candidats vous avez choisi, qui de nos deux candidats dirigera le pays pendant les cinq prochaines années. On me dit dans l'oreillette. On me dit dans l'oreillette que vous avez été très nombreux à voter. Très nombreux toute cette longue journée. Vous avez été, me dit-on, près de 42 millions à voter et les résultats sont... sont très serrés... me dit-on... cela se joue, Nikos,...
... se joue à quelques dizaines de milliers de voix. C'est insensé. Je sais que vous mourez d'envie de savoir qui ce sera, alors on ne va pas vous faire attendre plus longtemps.

C'est ça, Benjamin. C'est vous qui allez ouvrir l'enveloppe, c'est un instant historique. Très important pour vous qui nous regardez.
Panoramique sur le public où des partisans des candidats se sont évanouis et sont transportés dans des civières par des videurs noirs jusque dans les coulisses. Je ne suis pas certain d'entendre ce que disent les animateurs. Ces voix me viennent de l'intérieur. Je les entends sans médiation. Retour sur l'enveloppe. Zoom avant. Les doigts de Castaldi s'insinuent dans l'ouverture et déchirent le revers centimètre par centimètre. Il tire le carton, y jette un œil, prend une mine inquiète, le repousse au fond de l'enveloppe, nous fixe et puis baisse de nouveau les yeux sur le sol.
C'est une très très grosse surprise, Nikos.
Vous êtes le seul à savoir pour le moment, Benjamin. C'est historique.
Le Président de la République. Celui que vous avez choisi. Est un président ou une présidente.
Tu vas le dire, enculé. Tu vas parler maintenant ou je t'éventre.
C'est...

Je m'appelle Guillaume Burroze. Ceci est à peu de choses près tout ce dont je me souviens du dernier rêve que j'ai eu avant le premier meurtre de personnalité. Je ne peux pas vous le raconter jusqu'au bout pour la simple raison que j'ai été réveillé au moment fatidique. Il y a une forte probabilité pour que ce rêve ait d'une façon ou d'une autre été un rêve prémonitoire. J'ai des visions de cet ordre depuis mon plus jeune âge, que je stimule à volonté en ingérant des capsules de fenouil, mais qui, comme tous les songes, ne sont pas aisément interprétables. Ce rêve ne m'aurait servi à rien, se fut-il déroulé jusqu'à son terme. Il ne m'aurait rien appris que je ne sache désormais. Je sais ce qui va se passer dans quelques heures, lorsqu'ils annonceront le vainqueur pour de vrai. J'ignore quel candidat recueillera le plus de suffrages, celui que vous pensez avoir élu, gens de bonne foi, pauvres couillons républicains, pauvres compatriotes, mais je sais que, quels que soient les résultats, il n'y aura pas de surprise pour ceux qui ont tout manigancé.
LA SUBSTITUTION A EU LIEU. Nous ne sommes plus en démocratie. Pas cette fois. Tout ceci n'est qu'une grande mascarade. C'est une chose que je sais et c'est pourquoi ils m'ont enfermé ici. Selon mes suppositions, je me trouve actuellement dans une cellule située dans les sous-sols de l'Hôtel de ville. Il est peu probable que j'en sorte un jour et je ne vois aucune raison pour laquelle je suis encore en vie et en situation de vous raconter cette histoire. Une seule peut-être : ils avaient d'autres chats à fouetter, une présidence à installer et pas le temps de me dézinguer sans laisser de traces.

Je m'appelle Guillaume Burroze et j'ai 33 ans depuis quelques mois. Dans quelques heures, le cours de l'Histoire va recouvrir ce rêve par une couche de réalité tout aussi irréelle que la matière du songe qui l'a initiée. Ils n'ont pas trouvé le dictaphone MP3 que j'avais caché dans la semelle de ma chaussure (un vieux truc laissé en héritage par un prof de l'Ecole de Journalisme que j'ai fréquenté il y a une dizaine d'années). C'est ce qui me permet d'enregistrer ce récit. Lorsqu'il sera achevé, je glisserai l'appareil dans une bouteille plastique qu'ils m'ont laissée pour ne pas crever de soif et la jetterai dans la canalisation qui passe juste sous la pièce où je me trouve. Je m'en remets au destin pour le reste. Si j'ai un peu de pot, il se peut que vous entendiez ma voix un de ces jours ou lisiez la transcription de ce qui figure sur l'appareil. Il se peut même que vous lisiez ceci avant même les faits que je vais vous raconter. Ne vous posez pas trop de questions. Ce n'est pas techniquement impossible, compte tenu de la façon dont les choses évoluent. Mais je n'ai pas le temps de vous en dire plus. Il faudra vous débrouiller par vous même.

{ Deuxième épisode : la suite ci-dessous }

 





Commentaires

De Montsé, posté le 19.03.07 à 13:11 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

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Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.

Après Les Barons de Munchhausen l'an dernier, le romancier Benjamin Berton nous propose une deuxième web-fiction autour de la Présidentielle.

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