Episode III : Avec le Prince noir ou pas de salut

Posté par Benjamin Berton le 19.03.07 à 17:09

Quand je me suis retrouvé devant sa porte le lendemain matin avec le verre de moutarde dans la main, je ne m'attendais évidemment pas à trouver ce que j'ai trouvé. La porte était entrebaîllée, avec des traces d'effraction sur les montants extérieurs. Je me suis avancé sans bruit après avoir frappé et demandé s'il y avait quelqu'un. J'ai poussé la porte de la première chambre et vérifié que le fils de Clémentine dormait tranquillement. L'appartement était désert. Meublé comme un de ces appartements témoins pour émissions de décoration. Couleurs taupe et chocolat, cadres ethniques et bobobibelots posés un peu partout, entre les reproductions de Rothko et de Klimt. J'ai écouté le souffle du gamin pendant quelques secondes et ai refermé la porte pour ne pas le réveiller. Dans le salon, j'ai découvert le corps inanimé. L'adjointe au maire de Paris reposait face contre terre, le visage incliné sur le profil droit. Ses jolies dents blanches étaient légèrement pincées sur ses lèvres figées par la mort. La nuisette de la veille était relevée sur ses hanches et laissait voir ses fesses sublimes affaissées par l'abandon de la vie. En l'absence d'irrigation sanguine, sa complexion avait pâli au delà de sa beauté ordinaire et faisait ressortir sa rousseur et la finesse de ses traits. Je fus d'abord saisi à la gorge par son apparence merveilleuse et cela avant même de me rendre compte qu'il lui était arrivé quelque chose. Je me suis accroupi pour tâter son pouls et n'ai pu m'empêcher de lui caresser le bras.

Les policiers ont débarqué à ce moment là. Ils m'ont demandé si c'était moi qui avais appelé. J'ai répondu que non. Ils étaient au nombre de quatre ou cinq, dont deux en vêtements civils. La mort de Clémentine Autain a été constatée officiellement à 8H32, et ce avant même que j'ai eu le temps d'inspecter les lieux par moi-même. Une inspectrice a réveillé l'enfant, qu'ils ont habillé et emmené avec eux. Un policier plus âgé m'a posé quelques questions, puis j'ai été invité à faire le tour de l'appartement en compagnie d'une jeune officier de police. La fille qui était aussi brune que Clémentine était blonde m'a immédiatement manifesté de la sympathie et interrogé sur ma relation avec ma voisine. Elle m'a demandé, comme son collègue avant elle, si je connaissais les lieux, si je venais souvent. Je lui ai dit que non mais que je pouvais aisément la guider : les appartements étaient tous bâtis selon le même moule. Nous sommes allés dans la chambre et avons farfouillé dans les papiers de la victime. Le ou les tueurs étaient passés avant nous, tout était sans dessus dessous. Nous n'avons rien trouvé de significatif.

Attendez, j'ai fait à la jeune inspectrice, il y a un coin qui pourrait vous intéresser.

Les promoteurs avaient creusé, dans chacun des appartements, une niche secrète, dissimulée dans un mur et qu'ils vantaient dans les brochures immobilières. Cela correspondait à un besoin des acheteurs potentiels, flattés qu'on mette en avant leur intime singularité. Ce n'était ni tout à fait un coffre-fort, ni un secrétaire, mais une simple niche, dissimulée dans l'encadrement d'une fenêtre et qui permettait de ranger des éléments personnels, lettres d'amour, joailleries, photos, souvenirs d'enfants, ces choses qu'on voulait dissimuler à son conjoint ou garder pour soi. Dans cette annexe du cœur de Clémentine Autain, nous avons découvert deux choses essentielles ou qui allaient le devenir : un guide du routard édition 2004 de la Hongrie, dont plusieurs pages avaient été cornées, et un morceau de papier déchiré et griffonné par une écriture manuscrite. Le message était incomplet et n'en subsistaient que ces mots elliptiques : AVEC PRINCE NOIR OU PAS DE SALUT.

 

Vous avez une idée de ce que ça peut être ?, j'ai demandé à la fille.
Pas trop. Un projet de vacances, peut-être.
Elle a rangé le bouquin et la chiquette de papier dans des enveloppes pour pièces à conviction, en les déplaçant avec une pince à épiler géante.

*

Comment vous vous appelez ?
J'ai dit que je suis bon public. Lorsque je m'étais approché de l'officier de police, j'avais senti immédiatement un transfert de béguin s'opérer. Je n'allais vraisemblablement pas pouvoir prolonger ma romance avec la belle altermondialiste et n'avais pas pour habitude de garder le cœur sec trop longtemps.
Fabienne Montsé. Lieutenant Montsé. Je travaille à la brigade scientifique.

Comme dans les séries américaines, c'est ça ?
Je suis entomologiste. J'ai réussi le concours d'officier de police il y a deux ans maintenant. Et vous ?

J'ai décliné mon identité, en me rajeunissant de trois ans pour ne pas montrer que ma carrière était un désastre. Le courant avait l'air de passer. Après quelques minutes d'investigation sans intérêt, nous sommes retournés sur la scène du crime. Fabienne a fait le tour du cadavre et a examiné le buste de Clémentine Autain. Un policier avait couvert les fesses de l'altermondialiste avec une couverture, après avoir pris quelques clichés, pour diffusion sur le web.

*

Qu'est-ce que vous regardez ?, j'ai demandé.
Là, vous voyez ?
Elle a posé la main sur la joue de Clémentine et mis en évidence une marque rouge, pareille à une piqûre, entre le cou et l'épaule. Il n'y avait pas d'autres signes visibles d'un traumatisme : ni sang, ni griffes, ni traces de strangulation. Juste ce cercle rosé dont le centre suppurait un peu et se terminait par une pointe noire.

On dirait une piqûre d'insecte, j'ai tenté.
Vous avez raison.
Fabienne a fait deux fois le tour du cadavre, s'est approchée du bureau de la jeune femme et s'est tournée de nouveau vers moi.
Là, elle a fait en me montrant le haut de la table de travail. Regardez.
Qu'est-ce que c'est ?
Une abeille.
Vous pensez que c'est l'arme du crime, c'est ça ?
Possible.
Elle a ressorti la pince à épiler et fourré l'insecte dans un petit sac plastique.
Vous savez si elle souffrait d'allergies ou d'autres contre-indications ?
Je la connaissais à peine.
Je vais analyser tout ça. Vous pouvez y aller, Guillaume. Je peux vous appeler Guillaume ? Vous recevrez une convocation dans l'après-midi pour venir déposer à la brigade criminelle.
Vous ne pensez pas que je pourrais être coupable, n'est-ce pas ?
Je n'en sais rien mais cela m'étonnerait. Sauf si vous aviez une ruche chez vous. Mais ce n'est pas le cas, non ?
Euh, non, enfin pas que je sache.
Je vous donne ma carte. Pas à un mot à quiconque de l'enquête, cela va sans dire. J'espère que ce ne sera pas trop difficile pour vous.

Devant ce que je pris comme une menace indirecte, je lui rappelais qu'en ma qualité de journaliste politique, je ne pouvais faire autrement que d'informer mes lecteurs. J'argumentai que je pouvais me résoudre à ne rien dire si elle promettait de m'associer de près à l'enquête, ce qui serait rien moins que le prix de ma discrétion et du respect, compte tenu de ma relation privilégiée avec elle, que je devais à la mémoire de Mademoiselle Autain.

*

Je comprends, elle consentit. Je vous appellerai dès que j'aurai du nouveau.

Il n'y avait aucun scoop à tirer de cette affaire. Pas pour mon site minable en tout cas, même si le meurtre de Clémentine Autain allait, à n'en pas douter, faire du bruit. L'idée de faire équipe avec Fabienne Montsé, à ce stade, était un moyen comme un autre de servir mon coup de foudre. Lorsque je rentrai chez moi, encore sous le choc, j'allumai la radio et appris la disparition presque simultanée de Doc Gynéco. Contrairement à ce qui était arrivé à Clémentine Autain, son corps n'avait pas été retrouvé. Le gros rappeur, soutien n°1, de Nicolas Sarkozy s'était simplement volatilisé, ce qui n'était pas simple si l'on considérait sa physionomie. Avait-il été victime, lui aussi, du mystérieux PRINCE NOIR ?

{ Quatrième épisode : à suivre... }





Commentaires

De Montsé, posté le 19.03.07 à 18:15 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

J'arrive pas à le croire ! Je rêve !!!!! Fabienne Montsé. Mais d'où as-tu sorti un nom pareil ? C'est trop drôle...  Je sens que ça va être palpitant !! 

A part ça, je trouve ton histoire assez osée et ton style très provoquant. Je te conseille de faire de la promo sur les blog Mille Feuilles et le blog politique au moins car il faut le savoir que vous proposez ce récit. Personnellement, je vais directement sur Mille feuilles quand j'arrive. C'est vraiment le hasard ! 

Sinon, pour "Montsé" je ne devrais pas dire que ça me touche, ça paraît idiot, mais quand même ! Amicalement,  M.



De Lolla, posté le 21.03.07 à 20:10 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Montsé, tu le vaux bien.

De Montsé, posté le 21.03.07 à 20:17 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

C'est sympa Lolla Merci. Voilà qui me remonte le moral.  !!!

ET LA SUITE ALORS ?????



De Tata, posté le 27.03.07 à 16:33 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Oui, et la suite alors ?

De Clarisse, posté le 23.04.07 à 16:04 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Je vais me fatiguer de venir voir si le feuilleton avance. Je me demande si après les éléctions il aura encore un intérêt quelconque !!!

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Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.

Après Les Barons de Munchhausen l'an dernier, le romancier Benjamin Berton nous propose une deuxième web-fiction autour de la Présidentielle.

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