Episode IV: le retour de Doc Gyneco

Posté par Daniel de Almeida le 27.04.07 à 16:25

Le moins que l'on puisse dire est que la mort de Clémentine Autain ne déchaîna pas les passions. En pleine campagne présidentielle, la disparition d'une jeune femme qui ne détenait pour seul mandat qu'un poste de 33ème adjoint au maire de Paris fut rapidement éclipsée par le ronron des meetings, des petites phrases et apparitions télévisées des Grands Candidats. Bien sûr, petits et grands payaient leur écot à la jeunesse assassinée et prirent soin, les jours suivants, d'honorer la mémoire de la jeune femme d'une phrase ou deux.
Tous se retrouvèrent pour dire qu'elle était si indépendante et féminine qu'elle incarnait à elle seule un espoir de renouveau pour la classe politique française. Sarkozy déclara sobrement que « Clémentine Autain avait un don. Le don de parler aux gens et de les écouter avec sincérité et intelligence. Le don d'être jeune et de porter cette envie de changement que j'essaierais de prolonger dans mon action» Royal avoua, les larmes aux yeux, qu'elle « la considérait un peu comme sa fille, avec ses emballements, ses insurrections et ses espoirs, ses songes, ses idéaux et sa féminité. Je suis triste, dit-elle, je suis triste parce que je partage la douleur de la mère, la peine de la fille et comprend la souffrance de l'espoir. »
Bové honora, quant à lui, la « mémoire d'une amie de lutte, précieuse et sans compromissions. » Marie-Georges Buffet, qui ne la portait pas dans son cœur, s'écria juste « Cool ! », avant de rappeler, dans un communiqué, que « Clémentine était un compagnon de route fidèle et loyal du Parti Communiste Français », que « son engagement auprès des camarades communistes était une bouffée d'air frais et une juste démonstration des luttes nouvelles et de la volonté des jeunes générations de mêler leur action à celles des combattants historiques. » Besancenot précisa qu'il n'avait jamais eu « aucune liaison avec elle et que toute la lumière devrait être faite par le gouvernement de Nicolas Sarkozy sur les conditions d'une mort dont les zones d'ombre étaient nombreuses. » Toutes ces choses ne voulaient bien sûr pas dire grand chose et n'engageaient pas pour l'avenir. L'affaire fut assez vite enterrée. Nicolas Sarkozy, en sa qualité de Ministre de l'Intérieur, assura que la cause du décès était naturelle et que Clémentine Autain avait été victime d'un malaise cérébral qui, faute d'assistance, l'avait emportée prématurément.

 

La réapparition spectaculaire de Doc Gynéco, après trois jours de black-out, détourna bientôt l'attention des médias et ramena le sourire au cœur de la campagne. L'ancien rappeur du Ministère Amer prétendit qu'il avait été enlevé par un groupe de terroristes d'extrême gauche qui se baptisaient la Compagnie Créole. Les ravisseurs l'avaient saoulé, drogué et conduit dans un appartement en banlieue parisienne où ils l'avaient non seulement rasé intégralement, mais aussi soumis à un lavage de cerveau copié sur le film Orange Mécanique. Ils lui avaient infligé des heures et des heures de diffusion de Bach et Haendel, lu des romans de Jean d'Ormesson et des numéros hors série du journal La Tribune, le nourrissant exclusivement de saumon fumé et de roquette. Après trois jours insupportables, Doc Gynéco avait été relâché sur l'Esplanade des Invalides, habillé d'un blazer marine et de souliers en croco, de chaussettes blanches à liseré et d'une chemise avec des boutons de manchette dorés. Parallèlement, les images de sa détention furent diffusées sur le net, achevant de ruiner sa réputation. On y voyait, en caméra infrarouge, Doc Gynéco en pleurs recroquevillé dans un canapé en velours Grand Style, promettant à ses ravisseurs de voter pour qui ils voudraient s'ils acceptaient de le libérer. Lors d'une autre séance, un des ravisseurs l'obligeait à chanter 127 fois d'affilée le refrain du Bal Masqué en sautant d'un pied sur l'autre et en brandissant un loup vénitien devant son visage. Sur son avant-bras, l'un des ravisseurs lui avait, alors qu'il était endormi, tatoué à l'encre noire, un mystérieux chiffre « 35 ».

*

35 ?, lui avait demandé une journaliste. Vous savez à quoi cela fait référence ?

Le Doc avait ri et dit que non. « La taille de mon zgègue peut-être ? ».

 


Malgré cette diversion, je n'avais cessé de penser à ce que Fabienne Montsé et moi avions découvert chez Clémentine Autain. Après mon audition par la police, le lendemain du meurtre, j'avais mal dormi et fait d'horribles cauchemars infestés d'abeilles géantes, de chevaliers médiévaux en armure noire, de goules et vampires assoiffés de sang. Les indices retrouvés sur la scène du crime se mélangeaient en moi, sans parvenir à dégager un sens ou une direction dans laquelle je pus me retrouver.

J'avais choisi, malgré l'explication officielle, de mener ma propre enquête et de filer la piste criminelle pour mon propre compte. Mon objectif était tant d'élucider le mystère que de renouer avec la jolie lieutenant. Malgré les deux ou trois messages que j'avais laissés sur son répondeur, Fabienne Montsé ne m'avait pas rappelé. J'avais pris ce matin-là rendez-vous à la Mairie de Paris pour visiter le bureau de l'adjointe favorite de Bertrand Delanoe. Je ne savais pas trop ce que j'espérais y trouver mais m'étais dit que, comme le fameux Adamsberg de Fred Vargas, je serais peut-être traversé par une vibration surnaturelle, une intuition fantastique qui me lancerait sur la grande autoroute de la vérité, à moins que comme le grand Derrick je puisse, en fin d'épisode, recueillir la confession d'un témoin rongé par la culpabilité, qui me déballerait tout ce qu'il y avait à savoir. Malheureusement, je n'étais ni l'un ni l'autre et n'avais jamais été doué pour les déductions. J'arrivai à l'Hotel de Ville à l'heure pour le rendez-vous quand mon téléphone vibra contre ma cuisse.

*

Guillaume Burroze ?
*

C'est moi.
*

Fabienne Montsé. Vous vous souvenez ?

Je fis mine de réfléchir avant d'acquiescer. Si je me souvenais d'elle...

*

Je ne vous dérange pas ? Non ? J'avais promis de vous rappeler pour vous tenir au courant de nos avancées. J'ai lu votre déposition au fait. J'espère que mes collègues ne vous ont pas fait de misère. Est-ce que nous pourrions nous voir ? J'ai des choses à vous apprendre, si ça vous intéresse toujours évidemment.
*

Bien sûr.

Je lui fixai rendez-vous à proximité de la mairie une heure et demie plus tard. Dans l'intervalle, j'avais le temps de rencontrer les collaborateurs de Clémentine Autain et d'essayer de dénicher une contrepartie aux informations que Montsé me livrerait.







Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.

Après Les Barons de Munchhausen l'an dernier, le romancier Benjamin Berton nous propose une deuxième web-fiction autour de la Présidentielle.

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