Episode V : Chez Bertrand Delanoë

Posté par Easywriter le 27.04.07 à 17:06

La secrétaire de l'adjointe au maire m'accueillit de façon conviviale et me conduisit à travers une succession de couloirs cossus, tapissés de lin et d'œuvres d'art aux couleurs criardes, jusqu'à la sous-direction de la Jeunesse. L'immense bâtiment avait été réinvesti, depuis l'élection de Bertrand Delanoe, par un tas de services étranges et qui dénotaient avec le luxe et la majesté de l'ancienne magistrature : des crèches, des bibliothèques, des supérettes alternatives et des salles de jeux vidéo en réseau. Des bustes de Jacques Chirac avaient été profanés par des artistes contemporains avec des plumes et du sperme rose.
Des portraits du couple Tibéri, peints à la mode XVIIème, étaient pendus à l'envers ou avaient été volontairement déchirés avec des lames de rasoir, tandis que résonnaient sur les murs un maelström ravissant de musique ambiante et répétitive. Des installations curieuses annonçaient le fameux Bureau des temps, chargé de régler et de piloter le rythme de la mégalopole. Au détour des portes et des bureaux, je pouvais apercevoir de grands plateaux de pilotage où se commandaient les aiguillages des trams, des batteries air-santé, des couloirs de bus interactifs et autres machines d'assainissement sonore.
La mandature socialiste avait fait faire un bon dans le futur à la capitale des Gaules. Paris changeait et se transformait sous les yeux de bobos fascinés en une cité d'anticipation : elle serait sous peu la première technoville du monde riche, mi-musée fossilisé dans son état architectural et social du XIXème siècle, mi-ville robot télécommandée par les moyens de contrôle intégraux et instruments du XXIème. Alors que nous approchions de l'ancien bureau d'Autain, mon œil fut attiré par des silhouettes de sportifs bodybuildés qui ahanaient dans des vapeurs de sueur et d'Arnica.

Dans la salle de sports intramunicipale, je reconnus bientôt le maire en personne, en survêtement et marcel de haute couture, les cheveux dégarnis et plaqués sur le front par un serre tête floqué du nom de Ségolène Royal. Delanoé était assis à une machine de musculation et semblait soulever des charges de plusieurs centaines de kilos. La secrétaire m'invita à entrer dans la salle et à saluer l'édile de Paris. Deux colosses imberbes de type italien et torses nus entourèrent Bertrand Delanoé comme il se redressait et s'approchait de moi.

*

Monsieur Burroze, je suppose, il me tendit la main. Mon assistante m'a parlé de votre visite. Clémentine était, comment dire, ma chouchoute, vous savez sûrement cela. C'est une grande perte pour nous tous et pour moi en particulier. Heureusement qu'il me reste la musculation. Cela me détend et me fait penser à autre chose. J'ai bien peur néanmoins de n'avoir pas grand chose à vous dire.

Son regard humide balaya les abdominaux chocolatés des Italiens qui auraient pu être aussi bien des mignons que des attachés de direction ou des training partners. Le maire m'invita à le suivre et nous nous installâmes pour une conversation d'une dizaine de minutes dans l'ancien bureau de Clémentine Autain. Je trouvai Delanoé excessivement cordial et trop peu conforme à l'image que mes confrères avaient de lui et commençai à le soupçonner de me cacher quelque chose. A moins qu'il n'ait été réellement bouleversé par la mort d'Autain et n'ait eu que moi à qui confier sa peine, sa gentillesse ne lui ressemblait pas.

*

La police vous a-t-elle fait part d'une piste quelconque ?, je lui demandai.
*

Pas vraiment. Vous savez comment sont les choses actuellement. Je vois mal Nicolas Sarkozy me passer un coup de fil pour me tenir au courant. La rumeur veut qu'ils piétinent et n'aient pas grand chose à se mettre sous la dent.

Je fis le tour du bureau avec lui, mais ne remarquai rien qui aurait pu me mettre sur une piste. En laissant traîner mon regard sur une table de travail, je tombai sur quelques ouvrages à caractère féministe et sur un dossier marqué d'un tampon PERSONNEL.

*

Ce n'est rien, ajouta Delanoé. J'ai regardé ce dossier, vous pensez bien. Clémentine poursuivait ses études à la faculté parallèlement à sa carrière politique. A croire qu'elle avait une sœur jumelle.
*

Sur quoi travaillait-elle ?
*

La condition féminine chez les couples originaires d'Afrique de l'Ouest et vivant dans l'Est Parisien. Excision, violences conjugales, sodomie... Rien de très réjouissant.
*

Je peux jeter un œil ?

Delanoé acquiesça et je feuilletai rapidement le dossier composé de quelques notes de cours et fiches de lecture. Je tombai assez vite sur un encart publicitaire de l'humoriste Dieudonné, qu'elle avait découpé dans la presse et dont l'adresse était entourée au fluo.

*

Vous savez ce que ça fait là ?, je demandai.
*

Non. Je doute qu'elle ait apprécié le comique et encore moins l'homme. Peut-être est-ce qu'elle allait le rencontrer pour son enquête.

Je replaçai le papier dans la pochette et me dis que c'était toujours mieux que rien. Je repensai mécaniquement à cette inscription sur la scène de crime. Prince Noir. Dieudonné avait sacrément mal tourné ces dernières années et s'était acoquiné avec le Front National et les Nègres Radicaux, tels que la Tribu K, les Esclaves Libérés et autres groupuscules panafricains et nationalistes qui traînaient dans la capitale. Je ne savais pas jusqu'où ces types étaient prêts à aller si on les chauffait mais Autain n'aurait pas été la bienvenue là-bas, c'était une certitude. Après une ou deux questions supplémentaires, je pris congé poliment, pas vraiment convaincu. Delanoé me raccompagna à la sortie du bureau d'un sybillin « Vous devriez laisser ce travail à la police. Ils connaissent leur affaire et je ne suis pas sûr qu'il y ait grand chose à découvrir. Un malaise. Un cambriolage qui aura mal tourné. Je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir d'autre. C'est tristement banal. » que je pris pour une mise en garde.





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Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.

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