Je retrouvai Fabienne au bistrot devant l'Hôtel de Ville. La jeune policière m'attendait sûrement depuis quelques minutes. Fabienne était en beauté, les cheveux chatoyants et ondulants sur les épaules, le corps dessiné par un tailleur gris et un chemisier rose.
C'est votre uniforme officiel ?, je la charriai.
Je ne suis pas là pour plaisanter, elle me répondit sèchement. Vous voulez savoir ce que j'ai découvert ?
Bien sûr.
Je commandai deux cafés, allumai une cigarette. Elle tira de son sac quelques feuilles officielles.
Clémentine Autain est décédée d'une overdose d'un poison hydromorphone contenu dans le dard de l'abeille qui l'a piquée.
Une allergie ?
Non, loin de là. L'abeille était porteuse d'un venin hyperconcentré. La piqûre était l'équivalent chimique de 1500 piqûres communes, soit une dose suffisante pour provoquer une paralysie immédiate du cerveau et un arrêt cardiaque. Pour ne rien gâcher, l'abeille que nous avons retrouvée est une apis mellifera scutelata, ça vous dit quelque chose ?
Non.
Autrement dit une abeille tueuse, probablement issu d'un élevage africain. Ultrarare dans nos contrées et qui a nécessairement été introduite dans l'appartement à des fins malveillantes.
C'est ridicule. Si je vous suis, ça veut dire qu'au XXIème siècle, un type serait suffisamment tordu pour renoncer à toutes les méthodes modernes d'assassinat et aurait choisi d'utiliser, une quoi, une apis machinchose...
Apis mellifera scutelata. Oui, c'est assez étonnant mais c'est ce qui s'est passé. Je ne vois pas d'autre explication.
C'est tout ce que ça vous fait ?
Si vous y pensez, ce n'est pas une arme idiote. Pas de trace, pas d'empreintes, difficile de faire parler une abeille, non ? D'autant plus que l'insecte est probablement quelques instants après le crime.
Vous voulez dire que vous n'avez aucune piste, c'est ça ?

Je suis entomologiste, je vous l'ai dit. Quelques essaims d'abeille tueuse ont été importés en France ces dernières années pour des essais en laboratoire. Chaque insecte est marqué et peut théoriquement être rattaché à sa ruche de rattachement.
Vous allez me dire que celle-là ne l'était pas ?
Exact. Mais cela n'empêche pas de la faire parler. J'ai retrouvé des traces de pollen sur ses pattes et son abdomen. Notre abeille a butiné dernièrement des fleurs de lilas et d'autres herbes des champs.
Ce qui veut dire ?
D'après mes recherches, ces fleurs proviennent de floraisons récentes intervenues dans une zone qui va de la Touraine à la Somme. Cette abeille est une abeille qui a été élevée au Nord de la Loire, c'est tout ce que je peux vous dire. Il y a trois essaims de tueuses autorisés dans cette zone et c'est là que cela devient drôle : l'un est implanté en région parisienne, à Saint Cloud, l'autre dans la Somme, près d'Amiens.
Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle là-dedans.
Le premier est à deux cents mètres du Paquebot, le siège du Front National et lieu de résidence principal de Jean-Marie Le Pen. L'autre à Saint Fuscien, sur des terrains loués à un apiculteur bio par le communiste Maxime Gremetz.
C'est insensé.
Non, une mauvaise coïncidence ou un embryon de piste.
Je terminai mon café, interloqué. Fabienne me sourit fière de sa découverte et persuadée que nous avions maintenant deux suspects en ligne de mire.
Qu'est-ce que vous comptez faire ?, je lui demandai.
Me rendre sur place. Je n'ai pas encore transmis mon rapport à ma hiérarchie et j'aimerais bien vérifier deux ou trois choses sur place.
Comme quoi ?
Je ne sais pas vraiment. Lorsque des abeilles découvrent le cadavre d'une de leurs congénères, il arrive qu'elles effectuent une danse particulière...
... qui permettrait d'attester l'origine de la tueuse. Mais vous êtes un génie.
Je lui pris la main et la pressai affectueusement. La jeune lieutenant me jeta un regard attentionné avant de la retirer.
Je crains d'avoir un troisième suspect. Il n'est pas impossible qu'Autain ait été en contact avec le gang de la Main d'Or. J'ai retrouvé un indice dans son bureau.
Je lui racontai ma visite à Bertrand Delanoé et l'annonce pour le spectacle de Dieudonné, glissée entre les pages du dossier sur la condition féminine.
Il semblerait que cette affaire soit des plus confuses, elle me fit remarquer songeuse. Trop de pistes ou pas assez, c'est à peu près la même chose.
Pour le moins. Je crois que nous devrions faire front commun. Si vous êtes d'accord, j'irai rencontrer Monsieur Dieudonné M'Bala demain matin et je vous accompagnerai ensuite dans la Somme. Tope la ?
Elle hésita quelques instants et me tapa dans la main.
Entendu. Je sens que nous allons bien nous amuser. Au fait, vous avez entendu parler de ce qui était arrivé à Doc Gynéco ?
Son enlèvement ? La compagnie créole. Tout ça ? Ridicule à l'image des soutiens de Sarkozy et du personnage.
J'ai oublié de vous en parler. La compagnie créole n'est pas si... amusante que ça. On a retrouvé Alain Minc ce matin, mort. Déguisé en cavalier vénitien, comme pour le carnaval.
Mort ?
Etranglé avec une lanière de parachute et une raquette de tennis dans l'anus. Il avait le chiffre 35, tatoué à l'encre rouge sur la joue.
Vous avez une idée de la signification de tout ceci ?
Aucune, mais a priori les affaires ne sont pas connectées.
Qu'en savez-vous ?
Les modes opératoires n'ont rien à voir. Le tueur a, semble-t-il, choisi d'épargner Gynéco parce qu'il s'est plié à son fantasme. Minc a dû résister et y a perdu la vie. Il pourrait y avoir d'autres meurtres dans les prochains jours. Mon chef pense qu'il pourrait s'agir d'un tueur en série.
Spécialisé dans les célébrités de droite ?
Je n'en sais rien. Mais il choisit ses victimes par rapport à une obsession qui reste à découvrir.
Nous quittâmes la terrasse du café en recherchant tout ce qui pouvait se rattacher au chiffre mystérieux. Nous étions à quelques jours du premier tour et il semblait que la campagne allait s'emballer. 35% d'intentions de vote pour Sarkozy selon le dernier sondage et Bayrou qui ne cessait de grimper. Royal en meeting à Rennes, en Ile et Vilaine et alors ?
Vous ne retournez pas au bureau ?, je lui demandai, en la voyant s'éloigner vers l'Ile Saint louis.
Non, me répondit la jeune femme. J'ai pris mon après-midi. Je suis en RTT.