Episode VII : Zeus et Apollon à Saint-Cloud

Posté par Daniel de Almeida le 04.05.07 à 12:34
Je n'eus pas le loisir de rendre visite à Dieudonné le lendemain matin. Fabienne m'apprit au réveil que le Théâtre de la Main d'or avait été incendié dans la nuit et que l'ancien compère d'Elie Semoun avait péri dans les flammes. Le comique déchu avait reçu en coulisses, après son spectacle best-of, plusieurs notables du Front National pour un apéritif meeting. La réunion, sur ce que m'en confia Fabienne Montsé, avait réuni les leaders de la tribu K ainsi que d'autres membres d'associations africanistes. Dieudonné, qui avait pas mal picolé, avait décidé de rester au théâtre pour dormir, après avoir incité ses amis, avaient déclaré les huiles du FN, à apporter leurs suffrages au leader frontiste. Alain Soral l'avait accompagné jusqu'à une couche aménagée dans sa loge. Il l'avait laissé là vers trois heures du matin. L'incendie avait démarré vers cinq heures, visiblement causé par un court-circuit. Mais les enquêteurs n'en étaient pas certains.
  • Vous y croyez ?, je demandai à Montsé.

  • Pas une seconde. Mon patron pense qu'il pourrait s'agir d'un coup du Front Feuj de Libération Nationale, un groupuscule décadent pro-sioniste qui avait menacé Dieudonné à plusieurs reprises. Ils ont retrouvé des restes de pizza kacher dans une travée proche des installations électriques. Un peu trop évident à mon goût. Le théâtre était vétuste mais cela fait beaucoup de coïncidences, n'est-ce pas ? Clémentine Autain, Alain Minc et maintenant Dieudonné. Toutes ces disparitions commencent à affoler sévèrement en haut lieu et on n'a toujours aucune piste.

  • Aucune.

  • Pas que je sache. Je vous propose d'abandonner notre déplacement dans la Somme. J'avais demandé hier l'autorisation d'interroger Jean-Marie Le Pen au sujet des abeilles tueuses. Je ne m'explique pas pourquoi mais j'ai reçu l'accord quelques heures après que nous nous sommes quittés. Nous avons rendez-vous cet après-midi.

  • Ca a l'air de vous surprendre ?

  • Il est interdit, pendant la campagne, d'interroger les candidats à la présidence dans le cadre de procédures judiciaires. Surtout lorsqu'on se trouve à quelques jours du premier tour. Vous imaginez l'effet que cela produirait dans les médias, si on rapportait que Ségolène Royal ou François Bayrou ont été entendus par la police dans le cadre d'un double homicide. On y est autorisé que lorsque ce sont eux qui le souhaitent expressément.

  • Vous voulez dire que c'est Jean-Marie Le Pen qui souhaite nous rencontrer ?

  • D'une certaine façon oui.


Nous débarquâmes au domicile de Jean-Marie Le Pen vers quatorze heures. Deux gardiens nous laissèrent pénétrer dans le parc de la grande propriété, où nous fûmes accueillis, au bout d'un espace arboré de quelques centaines de mètres carrés, par le maître de maison en personne. Le candidat du Front National était habillé d'une façon décontractée pour un homme de cet âge et de ce bord, petit polo rose Sergio Tacchini sur pantalon kaki de chasseur et bottines de cuir. Deux graciles dobermans couraient autour de lui en décrivant de larges cercles kabbalistiques. Le Pen nous invita d'un signe directif de la main à nous garer au pied des hortensias et ouvrit lui-même la portière de ma Clio.

  • Zeus et Apollon, il commanda, à la niche.

  • Zeus et Apollon ?, je me tournai vers Fabienne en rigolant.

  • C'est bien ce qu'il a dit.

Le Pen avait une carabine drilling ouverte sur l'épaule, soit une vraie arme de chasse avec laquelle il venait, nous dit-il, de terminer son exercice.

  • Vous vous exercez au tir ?, je l'interrogeai.

  • Chaque après-midi depuis trois ans, sur des plateaux d'argile. Il faut garder bon pied, bon œil à mon âge. Vous devez connaître Maurice Dantec, l'écrivain, n'est-ce pas ?

J'acquiesçai.

  • Je m'en doutais. Tous les journaleux ont lu au moins un des livres de ce gauchiste. Hé bien, c'est lui qui m'a convaincu que c'était une nécessité. Dantec considère que nous aurons plus tôt qu'on ne pense à nous défendre et à protéger les nôtres. Je vis ici avec mes filles et mes petits-enfants. Je veux être prêt lorsque ce jour arrivera.

  • Vous défendre contre qui, enfin ?

  • Oh, vous savez bien ce dont il s'agit. Et nous ne sommes pas là pour parler de ça, n'est-ce pas, mademoiselle. Vous avez une foultitude de questions à me poser et moi une trôlée de réponses à vous donner. Mon agenda est chargé comme vous l'imaginez et j'aimerais que nous allions droit au but. Est-ce possible ?

  • Evidemment, Monsieur Le Pen. C'est très aimable à vous d'avoir accepté de nous recevoir.

Il tendit la main au lieutenant Montsé et nous invita à le suivre à l'arrière de l'hôtel particulier. Là, sur la terrasse, sa femme était étendue au bord de la piscine, à demi nue, le cuir tanné et comme plastifié par des chirurgies répétées. Nous apercevant, elle se leva précipitamment, enfila un peignoir et rentra se cacher dans la cuisine. Sur la table de salon, des verres et des verres de cocktails étaient alignés, plantés de parasols multicolores et de morceaux de coco.

  • Ma femme est une sauvageonne. Moi-même, je n'ai jamais pu la voir autrement qu'habillée depuis que nous sommes mariés. Prenez place.

Les analystes avaient remarqué combien Le Pen avait changé depuis 2002. On supposait généralement que cette transformation vers plus de gentillesse était l'œuvre de sa fille Marine et plus ou moins un calcul stratégique. Les commentateurs prétendaient que les événements qui avaient suivi le 21 avril l'avaient considérablement affecté. Le Pen avait souffert de la mobilisation contre lui et du désamour du peuple français. Il se racontait dans ses propres rangs que le Menhir avait accusé dans les mois suivants sa première et véritable dépression nerveuse. Il s'en était sorti en reconstruisant de manière radicale sa personnalité et son rapport à l'autre. Celui qui se tenait face à nous aujourd'hui était le nouveau Le Pen, pas un produit publicitaire ou marketing comme j'en avais rencontré un paquet mais un vieil homme apaisé et assagi, à l'écoute et animé par un sincère désir d'être aimé du plus grand nombre. Et tant pis si ce plus grand nombre comptait dans ses rangs des bamboulas et des bougnoules, des juifs, des handicapés et des joueurs de football. Plus que jamais, et même si les sondages ne lui prédisaient pas un sort heureux à l'issue du premier tour, Le Pen aimait la France et les français. Il ne fallait pas être devin pour le lire dans son regard : il nous parlait comme si nous étions ses enfants. Tous autant que nous étions et Fabienne et moi en particulier. D'une certaine façon, Le Pen était devenu pour la première fois de toute sa carrière politique, la France toute entière, réactionnaire et conservatrice, conservatrice et cocardière, fière et lâche à la fois. Elle respirait à travers lui, ses idées, son œil, ses mouvements puissants et fébriles de vieillard. La France le maintenait en vie en échange de son asservissement. J'étais ému encore par cette révélation à contre-courant de mes convictions quand l'interrogatoire commença. Fabienne n'eut pas même le temps de dégainer sa première question que Jean-Marie Le Pen avait déjà commencé à y répondre.








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Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.

Après Les Barons de Munchhausen l'an dernier, le romancier Benjamin Berton nous propose une deuxième web-fiction autour de la Présidentielle.

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