Episode IX : je ne voterai pas dimanche

Posté par Easywriter le 04.05.07 à 17:05

Je ne voterai pas ce dimanche. Je ne voterai ni ce dimanche, ni aucun des dimanches que fera le monde. Les derniers français se pressent dans les bureaux de vote et ne savent pas que je me tiens recroquevillé sous leurs pieds, dans le dernier cachot de l'Hôtel de ville, depuis plus de quatre jours. Il n'est plus temps de retenir mes mots et je dois vous confier ce que je sais, quand bien même cela ne servirait plus à rien. On me nourrit. On me donne à boire. Mais aucune information n'a filtré depuis la surface et j'ignore si on me recherche encore.

J'ai eu hier une vision, dans ce qui sera sûrement mon dernier rêve prémonitoire. J'ai vu le candidat sortir des urnes et se presser jusqu'au pupitre de campagne, passer l'étole présidentielle et s'adresser triomphant, et sur la pointe des pieds, au peuple de France. Je n'ai pas l'intention de vous dire qui il est mais je peux vous confier que cela n'a aucune espèce d'importance. Tout est truqué. Prince Noir a gagné et a sûrement procédé à la substitution tandis que j'étais détenu ici. Je n'en ai pas encore la preuve, mais peut-être est-ce qu'il vous sera donné de vérifier par vous-même, si Nicolas Sarkozy est élu évidemment.

Trois jours avant d'être détenu ici, Fabienne Montsé m'a annoncé par téléphone que le tueur des 35 heures était tombé. Après avoir épargné Doc Gynéco et éliminé Alain Minc, dans les conditions que vous savez, le tueur s'est fait bêtement pincer alors qu'il tentait d'enlever la présidente du MEDEF Laurence Parisot, entre son domicile et le siège de son organisation. Depuis que nous avions découvert par hasard la signification du mystérieux chiffre « 35 », la lieutenant avait mis sous surveillance une dizaine de personnes susceptibles d'être ses prochaines victimes, des adversaires acharnés des lois Aubry et intrigants qui s'évertuaient à faire de la réduction du temps de travail la cause principale d'avachissement et de décadence de notre civilisation.
Ces individus étaient tous convaincus que les 35 heures menaçaient notre statut de grande puissance et inondaient quotidiennement de notes le candidat de l'UMP, oubliant que la productivité globale du travailleur français continuait, malgré un temps inférieur de travail, de dépasser de plus de 5% celle enregistrée dans tous les pays développés. Florent Pagny qui avait déclaré un jour, lors d'une émission télé, « travailler 35 heures par jour » ; Arnaud Lagardère, l'ami du prince, le penseur Alain-Gérard Slama et Laurence Parisot faisaient partie des personnes protégées. Le tueur avait cédé à l'évidence et s'était fait serrer en flagrant délit. Le lieutenant Montsé m'avait confié, avant que je n'embarque pour la Hongrie, qu'il s'agissait tout bêtement d'un employé de Sécurité sociale, âgé de 35 ans, et qui avait développé une sorte d'obsession pour la défense de ses RTT. Cet agent, soutenu par quelques amis syndicalistes, qu'une rapide enquête avait permis d'interpeller à leur domicile, n'était pas un mauvais bougre. Après des études d'histoire, il était entré dans l'administration et considérait que ses 20 journées de repos supplémentaires si elles étaient accordées dans de bonnes conditions à l'ensemble du monde salarié, permettraient de franchir une nouvelle étape civilisationnelle. Là où Parisot et sa clique voyaient une catastrophe économique, le tueur des 35 fantasmait une libération sociale, une avancée vers une société d'enrichissement individuel proche des descriptions qu'en donnaient les penseurs socialistes de la fin du XIXème siècle et du début du XXème.
On retrouva chez lui une ribambelle d'ouvrages théoriques qui traitaient des sociétés sans travail, des écrits de Marx, Wilde, de London, mais aussi de Fourier et de Comte, prophétisant une libération de l'homme des chaînes productivistes qui entravaient sa créativité. Dans sa chambre, l'homme avait aménagé un autel où figurait en bonne place un portrait de Martine Aubry par Pierre et Gilles. On retrouva des traces d'encens et quelques preuves de dévotion qui laissait penser que l'individu avait établi un culte profane en direction de la maire de Lille. Le tueur des 35 heures était un utopiste, membre de plus d'une dizaine d'associations en tous genres : un homme qui passait son loisir au service des autres, assumant des cours de soutien scolaire, animant des clubs de sport, pratiquant les échecs, le go et fréquentant un club d'écriture.

A quatre jours du second tour de l'élection, l'arrestation du pauvre homme, sur ce que je pus en voir, avait toutes les chances de ramener la thématique au cœur du débat, même s'il était évident pour tout le monde qu'elle n'en constituait qu'un élément négligeable.

Lorsque je montai dans l'avion pour Budapest, je tentai d'évacuer ce que cette destinée portait de drame en elle pour me concentrer sur l'identité du PRINCE NOIR. Jean-Marie Le Pen nous avait rappelé après notre visite à son domicile pour nous donner quelques renseignements supplémentaires. Il me confia que ses informateurs avaient identifié l'ennemi et que le complot impliquait, à n'en point douter, les plus hauts caciques des partis de gauche et vraisemblablement de l'UDF. En marge du débat entre Ségolène Royal et François Bayrou, Le Pen me raconta qu'une rencontre s'était tenue pour finaliser un plan secret, visant à assurer à tout prix la victoire du camp démocrate. PRINCE NOIR, je le découvris par moi-même dans les heures qui suivaient, désignait une machination d'appareils pour éviter à la France la victoire présentée comme inévitable de Nicolas Sarkozy. L' « über-ch'ti bonhomme », comme le désignait maintenant le président du Front National, avait cristallisé les peurs de ses adversaires qui voyaient en lui une menace pour la démocratie. Lors de son discours du premier tour, Nicolas Sarkozy n'avait-il pas conclu en clamant « Vive la République et SURTOUT vive la France », signe qu'il envisageait, un jour, de changer notre régime en une farce néo-bonapartiste ? Ses manières faisaient peur. Ses actes aussi. Les notes des renseignements généraux prédisaient dans l'hypothèse d'une victoire de Nicolas Sarkozy une jacquerie incroyable, une France à feu et à sang et des émeutes multipliées. Le projet Prince Noir, s'il ne pouvait s'opposer complètement au suffrage universel, avait pour ambition d'en réparer les dégâts. Le Pen m'avait fait envoyer une place d'avion pour Budapest en m'indiquant que j'y trouverais sûrement la solution de l'énigme.





Commentaires

Pas encore de commentaire

Ajouter un commentaire

Prénom/Pseudo :
URL/blog :
Votre message :
Crypto



Warning: Smarty error: unable to read resource: "blog/footers/feuilleton.tpl" in /opt/WebSites/www.fluctuat.net/htdocs/medias-factory/config/MF_class/smarty/Smarty.class.php on line 1092

Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.

Après Les Barons de Munchhausen l'an dernier, le romancier Benjamin Berton nous propose une deuxième web-fiction autour de la Présidentielle.

Rechercher
Dans la boite
Ajouter à Netvibes Ajouter à Mon Yahoo! Ajouter à mon Google Ajouter ce blog à mes favoris Technorati! Abonnement Bloglines Téléchargez Firefox
Ils sont sur Flu : Ségolène / Nicolas / François / Jean-Marie / Arlette / Philippe / José / Dominique / Marie-George / Olivier / Frédéric / Gérard. Programmes, bios, et actus.

Warning: Smarty error: unable to read resource: "blog/liens/feuilleton.tpl" in /opt/WebSites/www.fluctuat.net/htdocs/medias-factory/config/MF_class/smarty/Smarty.class.php on line 1092