Episode VIII : Le vieil homme sur sa montagne

Posté par Easywriter le 04.05.07 à 17:00
  • J'imagine que vous étiez venus me parler de l'assassinat de la petite Autain et puis que l'incendie de la Main d'Or a quelque peu changé la donne, je me trompe ?

  • C'est à peu près ça, confirma Fabienne. J'étais venue voir si vous aviez toujours vos ruches...

  • Bien sûr. Elles sont juste derrière nous, je ne pense pas qu'il soit nécessaire que nous allions les voir. Ce sont de simples ruches comme il en existe des milliers dans ce pays. Vous êtes au moins au courant pour les Apis mellifera scutelata alors ? Ce sont les miennes qui ont tué la petite Clémentine. On m'en a dérobé une souche il y a de cela trois mois. Un essaim entier avec sa reine, envolé. Je n'y ai pas accordé l'attention que j'aurais dû au début mais les résultats de l'autopsie m'ont mis la puce à l'oreille. Le poison était le même, mais dans une concentration impressionnante, n'est-ce pas ?

  • Plus de mille fois une simple piqûre, en effet. Comment avez-vous eu accès aux résultats de l'autopsie ?

  • Vous me faîtes injure, mademoiselle. N'oubliez pas qu'un policier sur deux est en phase avec ce que je raconte depuis trente ans. Cela me donne droit à des indiscrétions que le nabot n'aura jamais aussi longtemps qu'il reste aux commandes. Mais ne vous emballez pas. Ce n'est pas parce que ce sont mes abeilles qui ont tué que je suis mêlé à cette affaire.

  • Je suppose que la chose est identique en ce qui concerne l'incendie de la Main d'Or. Vos amis étaient sur place mais n'y sont pour rien.

  • Je ne sais pas pourquoi cet imbécile de Dieudonné a voulu devenir mon ami, si vous voulez la vérité. Il a emporté son secret dans la tombe et je ne le saurai jamais. Il est venu me voir un jour, ici même, et il m'a dit « Jean-Marie, il faut qu'on cause... et voilà. » Ca a été aussi simple et soudain que ça. J'ai ma petite idée sur tout ce qui se passe et c'est de cela dont je voulais vous parler.

  • Vous pensez que le meurtre d'Autain et l'incendie sont liés ?

  • Jurez moi avant que vous ne me créditerez pas des propos que je vais tenir de manière officielle.

  • Promis.

  • Dieudonné m'a confié, il y a quelques semaines, que la petite Autain était venue le voir pour une soi-disant enquête sur l'immigration africaine. Elle lui avait à cette occasion déballé une histoire assez abracadabrantesque, comme dirait notre ami Jacques Chirac, mêlant plusieurs candidats à la présidence.

  • Kézako ?

  • Parlons propre, mon cher. Parlons propre et ne m'interrompez pas, je vous prie, ou nous n'en finirons pas. Sur ce que je sais, Autain était révoltée car on lui avait demandé de soutenir un plan, une manipulation ou je ne sais quoi, visant à éliminer le candidat favori des sondages de la course à l'élection.

  • Vous voulez dire Nicolas Sarkozy ? Une machination contre le candidat UMP ?

  • Gnominet. L'irrascible portion. Comme nous nous plaisons à l'appeler. Il est possible, je dis bien possible, que les tenants de ce complot, dont je ne connais rien, aient entrepris d'éliminer les gens qui n'auraient pas voulu marcher dans la combine. Autain et par association Dieudonné. Quelques autres sont sûrement à venir.

  • En quoi consisterait ce complot et qui en tire les ficelles selon vous ?, demanda Fabienne dont les amuse-gueule de Le Pen avaient follement excité la curiosité.

  • Ca, je n'en sais trop rien. Si l'on s'en tient à ceux qui ont le plus intérêt à abattre Sarkozy, Royal, Bayrou et toute la gauche pourraient être impliqués, mais j'ai eu beau battre le rappel de mes espions, aucun n'est parvenu à me livrer quoi que ce soit sur ce projet, ni sur l'existence d'une coalition œuvrant dans ce sens.

  • Pourquoi Autain en aurait-elle parlé à Dieudonné, ça n'a pas de sens ?

  • La petite avait peur. Elle a demandé au service de sécurité de Dieudonné de la protéger. Ce qu'il a refusé. Elle lui a dit qu'elle ne pouvait plus faire confiance à son propre camp. Dieudonné est un homme intègre, vous savez, et Autain le savait. « Les hommes fous sont les seuls hommes vraiment intègres ». Antonin Artaud. Non, je ne sais plus.

  • Prince Noir, ça vous dit quelque chose, Monsieur Le Pen ?

  • Rien du tout, désolé. Un nouveau casse-croûte peut-être.

  • Si je reviens à vos abeilles, Monsieur Le Pen, pourquoi est-ce que ces... « comploteurs », candidats à la présidentielle, se seraient embarrassés de ces armes, disons, archaïques pour tuer Clémentine Autain ?

  • C'est vous l'agent enquêteur, mais disons qu'une arme originale est tout à fait appropriée pour ne pas qu'on remonte jusqu'au bras qui l'a portée. N'est-ce pas ? Si je peux encore vous donner un conseil ou plutôt vous faire une suggestion, il me semble qu'il serait de bon ton d'interroger, dans cette affaire, le candidat qui est le plus à même de connaître les abeilles. Un certain candidat agriculteur, si vous voyez ce que je veux dire.

  • Bové ?

  • C'est vous qui l'avez dit. J'ai mes informations. Incomplètes mais qui me mèneraient dans cette direction si j'avais le loisir de mener une enquête et pas une campagne à enlever.

Marine pointa alors la tête depuis la porte de la cuisine. Elle était habillée en survêtement et portait une serviette éponge autour des épaules. Ses cheveux étaient noués en chignon et recouvrait sa poitrine largement dénudée.

  • Marine est adepte du fitness, comme elle dit. Elle a aménagé une salle de sport à l'étage. J'essaie d'y emmener Gollnish mais il ne veut pas en entendre parler. Ca lui ferait pourtant du bien. Vous ne trouvez pas qu'il a pris du bide.

Il se tourna vers sa fille.

  • J'arrive, chérie. J'arrive. Nous en avions terminé justement. N'est-ce pas ?

  • Qu'est-ce qui vous fait dire que vous ne pouvez pas être soupçonné ?

  • Sarkozy est avec moi, vous ne le saviez pas ? Pourquoi est-ce que je voudrais nuire à sa candidature ?

L'argument tenait la route. Le Pen n'avait de surcroît aucun intérêt à abattre Autain qui n'habitait pas sur la même planète que lui et encore moins à dézinguer un comique dont il se foutait comme l'an quarante.

  • Encore une question. Que savez-vous de ces fameux 35 qu'on a retrouvé un peu partout ces derniers temps ?

  • Ce n'est pas au vieux sage qu'on apprend à faire la grimace.

  • Est-ce qu'on ne dit pas au vieux singe ?

  • Si, mais je préfère être un vieux sage. 35. C'est absurde. Pensez à la valeur travail et vous trouverez la voie. La valeur travail. Mais vous n'avez donc rien retenu de cette campagne ?

Jean-Marie Le Pen s'éloigna en faisant mine de trottiner, alors qu'il ne faisait que claudiquer. Fabienne et moi rentrâmes à Paris par l'autoroute. Le Pen était comme le vieil homme sur la montagne. Il savait et nous non. Mais il avait trouvé bon de partager un peu de ce savoir avec nous et nous lui en étions infiniment reconnaissants. Si nous accordions du crédit à cette histoire de complot anti-Sarkozy, il fallait faire vite. Le premier tour était pour dans trois jours à peine. PRINCE NOIR pouvait frapper n'importe quand.

  • Ca y est, je dis. Je crois que j'ai trouvé.

J'agrippai le bras de Fabienne et failli nous faire quitter la route.

  • Quoi ?, me dit-elle. Mais regarde la route, s'il te plaît.

  • La valeur travail. 35. Toutes ces références. 35 comme 35 heures. Si ton chef a raison, nous avons affaire à un tueur. Le tueur des 35 heures. Nous nous apprêtions à mélanger les deux histoires.





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Des people outrageusement humiliés, des cadavres d'intellectuels tatoués d'un 35 à l'encre noir, la course à l'Elysée 2007 est jonchéede crimes odieux. Un jeune journaliste désabusé et une enquêtrice de la police scientifique vont bientôt trouver le lien entre toutes ses atrocités et décourvir la plus sordide des machinations. Pendant que sur la scène défilent les premiers rôles, en coulisses s'activent ceux pour qui l'issue de la Présidentielle ne tient pas du hasard.

Après Les Barons de Munchhausen l'an dernier, le romancier Benjamin Berton nous propose une deuxième web-fiction autour de la Présidentielle.

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