Je me rappelai, avant le départ, le Guide du routard, trouvé chez Clémentine Autain et pris le temps d'y rejeter un œil en m'installant dans l'avion. A quelques sièges devant moi, Arnaud Montebourg et François Rebsamen discutaient tranquillement et prenaient connaissance de la presse du jour. Que pouvaient bien faire deux piliers de l'équipe Royal en route pour la capitale hongroise, à quelques jours du verdict ? La France et la Hongrie n'entretenaient que des relations lointaines, et je ne connaissais rien d'éventuels liens privilégiés entre les partis socialistes de ces deux pays. Sans doute avaient-ils mieux à faire, à moins qu'ils ne fussent (et cela me semblait une évidence) liés directement au complot. Intrigué par leur présence, je ne remarquai évidemment pas que les deux hommes étaient accompagnés, dans mon dos, par au moins 3 hommes de main, et trahis ma présence par mes coups d'œil en direction des deux hommes.
Je notai sur le Routard qu'Autain, avant d'être éliminée, avait encerclé une petite ville à quelques kilomètres de Budapest d'un trait au crayon de bois. Interrogeant le réseau à l'aide de mon blackberry, je découvris que que le village en question était ni plus ni moins que le bled d'origine des Naguy de Bosca, famille prestigieuse et noble, plantant ses racines dans l'aristocratie hongroise depuis quatre siècles, dont était issue le père de Nicolas Sarkozy. L'avion atterrit après un peu moins de deux heures de vol et j'aperçus sur la tablette d'Arnaud Montebourg, alors que je faisais mine de gagner les toilettes, un exemplaire relié du « Masque de fer », roman bien connu et qui s'avéra la clé de l'ensemble.
A peine descendu, et sans que je me sois méfié, les deux socialistes se retournèrent sur moi et me rabattirent vers leurs trois sbires, dans un recoin de l'aéroport.
Monsieur Burroze, s'adressa à moi le talentueux avocat, avec cette emphase ordinaire qui ne le quittait jamais. Ainsi vous nous espionnez vilement et sottement. Bertrand nous a parlé de la petite visite que vous lui avez rendue. Votre discrétion n'égale malheureusement pas votre curiosité et je crains que vous ne vous soyez fait avoir par plus forts que vous.

Je suis là pour un reportage, je tentais vainement de me justifier. Je visite Budapest.
Bien entendu. Vous avez une bien étrange manière de couvrir cette élection, mais je dois avouer que vous faîtes dans votre genre un fin limier. Nous direz-vous pour le compte de quelle officine vous nous filez le train ?
Je n'y comprends rien, je tentai encore. Je suis là pour affaire et non pour faire quoi que ce soit d'autre. Je ne travaille pour personne d'autre que moi-même.
Hé bien, soit.
L'un des sbires me retira mon portable et m'invita à les suivre. Nous montâmes dans une voiture de location et gagnâmes une auberge dans les faubourgs de la capitale. Budapest défilait devant nos yeux comme dans un songe. Je n'y avais jamais mis les pieds mais trouvai en ces paysages et monuments un charme d'une autre époque. Je montai à l'arrière, encadré par les hommes forts du PS, tandis que Rebsamen et Montebourg s'installaient devant.
Je décidai de jouer carte sur table et acquiesçai finalement.
Prince Noir doit rester une opération secrète, je vous le dis. Mais puisque vous êtes ici, et puisque vous n'irez plus désormais nulle part ailleurs, je veux vous en révéler tous les mécanismes, afin que vous ne disparaissiez pas dans l'ignorance.
Qu'est-ce que ça veut dire ? , je balbutiai et flippant sévèrement pour ma vie.
Cela veut dire, reprit Rebsamen, que vous en savez trop. Je suis un grand amateur de roman d'espionnage et je connais trop bien ces scènes. J'imagine que vous savez à quoi je fais référence. Lorsqu'un témoin devient si gênant, qu'il ne peut plus vaquer à sa guise sans mettre en péril ce dont il s'est approché trop près. Que lui arrive-t-il ?
Je n'y comprends rien.
Nous descendîmes et pénétrâmes dans l'auberge hongroise. Un homme nous accueillit et nous mena dans une arrière-salle dans laquelle un type, dos à la fenêtre, était assis dans un fauteuil de cuir fauve. Montebourg et Rebsamen le saluèrent dans sa langue d'origine et l'homme se retourna.
Monsieur Burroze, j'ai le plaisir et l'avantage de vous présenter Monsieur Vlad Naguy de Bosca. Autrement dit, le Prince Noir lui-même, tel que nous l'avons baptisé.
Le hongrois pivota sur son fauteuil et projeta son visage dans la lumière. Vlad était le parfait jumeau de Nicolas Sarkozy, même physionomie boudinée, nez fort et saillant, sourcils épais et yeux ronds. Sa lèvre inférieure tombait comme celle de son homologue familial, comme ses paupières lâches lui conférait cette même allure de cocker malheureux mais prêt à mordre. Montebourg éclata de rire, devant mon air consterné, et se servit un verre d'aquavit.
Vlad a accepté de collaborer avec nous, à titre exceptionnel et moyennantt un dédommagement financier. Vous savez maintenant ce qui se cache derrière tout ça. Si Ségolène Royal est en tête, il ne se passera rien. Nous en serons très contents. Le PS nouera une alliance inédite avec les Verts, le PCF et l'UDF, ainsi qu'avec quelques autres alliés naturels.
Les sondages ne vous donnent aucune chance. Vous le savez bien, j'objectai. Trois ou quatre points d'écart.
Si c'est Sarkozy qui gagne, hé bien, si c'est Sarkozy qui gagne, il ne sera jamais président. Vlad revient avec nous à Paris. Il sera introduit au siège de campagne de l'UMP avec la complicité de notre transfuge Eric Besson, notre call-girl de luxe, une vraie pute en retournement de casaque permanent, sous un maquillage professionnel, et prendra la place de son lointain cousin, avant d'aller recevoir l'adoubement médiatique et populaire. Sarkozy élu n'aura pas le temps de faire le mal qu'il promet à la France. Vlad est un homme équilibré et qui saura se montrer compréhensif vis à vis des vaincus. Sarko sera embastillé. Vlad prendra sa place. Il désignera Jean-Louis Borloo comme premier ministre, qui formera un gouvernement d'Union Nationale, appelant à ses côtés des hommes de tous bords. Socialistes et socio-démocrates répondront évidemment présents, garantissant un système enfin démocratique, totalement républicain et faisant une large place à la participation populaire. Pour l'anecdote, et avant que vous me posiez la question, l'abeille sera le nouveau symbole de cette VI république ouvrière et sociale. Nous en avons soupé du coq.
Autain ?
Perte collatérale navrante. Clémentine Autain était peut-être trop pure et idéaliste. Elle n'a pas voulu voir que Nicolas Sarkozy représente un danger auquel nous ne pouvons légitimement pas exposer la France. Nous sommes des démocrates, François et moi, Ségolène, Dominique, tous les autres. Sarkozy est un fou dangereux. Il appartient aux démocrates parfois de se salir les mains pour défendre les institutions.
Vous êtes des assassins et des usurpateurs. Vous rendez-vous compte que vous voler les suffrages des français.
Pour leur bien, Monsieur Burroze, pour leur bien uniquement.
Ségolène Royal est au courant de ce que vous avez fait ? Est-ce là l'ordre juste ?
Il y a les affaires qui relèvent de la candidate et celles qui relèvent de l'organisation de la campagne. Une candidate ne peut tout savoir. Je ne suis pas certain qu'elle soit très favorable à ce genre de pratiques. Affaire d'hommes peut-être, contre affaire de femme. Un détail qui a son importance....
Je regarde Vlad qui est agité par des tics nerveux comme son atroce cousin. Il se tord, passe sa langue sur ses lèvres, cligne des yeux et bouge la tête comme ses chiens en plastique qui dodelinent à l'arrière des automobiles.
- Vlad a un grain de beauté sur la joue gauche. C'est ce qui le différencie de son cousin jumeau. Son arrière petit-cousin français. Un détail mais qui fait toute la différence entre un monstre et un homme raisonnable.
C'est à cet instant que je fus assommé par l'arrière, comme knock-outé par la révélation de la vérité. La substitution était en marche. Sarko était foutu mais la France, d'une certaine façon, sauvée du pire.
Je suis allé si vite que je m'embrouille moi-même. J'entends des pas dans l'escalier qui mène jusqu'ici. Ils viennent. La porte de mon cachot s'ouvre et entre la lumière.
J'aperçois le visage de Fabienne Montsé, superbe. Elle me relève, me prend dans ses bras.
Je sais dans le ton de sa voix que nous serons amants prochainement. C'est maintenant une certitude et cela me réjouit presque autant que le fait d'être sauvé.
Quelle heure est-il ?, je lui demande immédiatement.
20H05, elle répond en souriant.
Elle m'aide à monter les marches qui nous ramèneront dans les salons de l'Hôtel de Ville. J'entends dehors des cris de joie, de longs défilés en parade. Paris est en fête et célèbre le nouveau président.
Dans la première salle que nous traversons, le visage s'affiche sur un écran de contrôle. Je reconnais PPDA, solaire comme à son habitude, chauve aux cheveux longs. L'homme, la femme ? Le bon ou le méchant ?
Je me tourne vers elle et l'interroge. Fabienne Montsé m'embrasse sur la joue et je comprends instantanément qu'elle est désormais au courant mais a choisi son camp.
Je vérifie sur l'écran de contrôle et balance ma clé USB aux oubliettes. Tout ceci n'est qu'une mauvaise fiction. Un cauchemar ou un conte. Les jeux ne sont pas faits. Ou alors seront défaits par la rue. Le peuple de France ne se trompe jamais ou alors pas souvent.
Nous sortons de l'Hôtel de Ville et nous mêlons au cortège. Je reconnais des chants de partisan et rejoins en courant la place qui borde le théâtre de la ville.
De lili, posté le 21.06.09 à 23:31 
Je viens de lire ce feuilleton. C'était génial. Bravo aux auteurs pour leur talent prophétique.